Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information ?

2 avril 2020 • Économie des médias, Récent • by

« Tout le monde ne réussira pas. Mais certains y parviendront ». Source.

La pandémie de Covid-19 qui sévit dans le monde va lourdement frapper le secteur de l’information. Baisse des recettes publicitaires, diminution des abonnements, système de distribution sous pression, l’impact sera violent pour tous les médias. De manière générale, cette crise va exacerber le processus de destruction créatrice en cours dans l’industrie médiatique. Dans un article paru sur le site du Reuters Institute, son directeur Rasmus Kleis Nielsen livre son analyse de la situation, certes difficile mais pas sans espoir.

La pandémie de coronavirus aura un impact sur tous les aspects de nos vies et de nos sociétés, y compris sur les médias d’information. Même dans le meilleur des cas, les conséquences sociales et économiques de cette crise sanitaire dureront longtemps. Du point de vue de la santé publique, la pandémie pourrait ne pas prendre fin avant 18 mois, voire plus.

Les médias numériques et télévisés ont enregistré une forte augmentation de leur audience. Les gens veulent comprendre la pandémie, ce qui est fait pour y remédier et ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes. Toutefois, bon nombre des médias indépendants sur lesquels le public compte sont eux-mêmes en danger.

Les forces de destruction créatrice à l’œuvre dans l’industrie bien avant le début de la crise sont maintenant aggravées par l’arrivée inopportune d’une pandémie mondiale. Selon certains spécialistes, cette crise causera l’« extinction massive » de nos environnements médiatiques, un phénomène similaire aux crises écologiques qui conduisent à une diminution généralisée et rapide de la biodiversité.

De nombreux médias sortiront affaiblis de la crise, certains n’en sortiront pas du tout, alors que d’autres en seront (peut-être) renforcés.

Je ne crois pas que la réduction de la diversité soit ce à quoi nous sommes confrontés. Les journalistes et les médias réagissent à la pandémie de manière créative, informative et puissante. Les individus, les groupes et les organisations utilisent les réseaux sociaux pour rester connectés, informés et responsabilisés. Pourtant, l’impact sera réel et négatif sur le secteur de l’information tel que nous le connaissons. Je pense que cela changera nos paysages médiatiques de façon durable. De nombreux médias à but lucratif sortiront affaiblis de la crise, certains n’en sortiront pas du tout, alors que d’autres en seront (peut-être) renforcés.

Nous savons déjà que la concurrence toujours plus intense pour la publicité, l’attention et les dépenses des consommateurs a perturbé le secteur traditionnel de l’information et a entraîné une polarisation entre quelques gagnants et beaucoup de perdants. Les pure players sont confrontés aux mêmes pressions : si certains réussissent, beaucoup d’autres luttent pour survivre. En plus de ces difficultés, nous devons maintenant faire face à l’impact à court et à long terme d’une pandémie mondiale.

Qu’est-ce que cela signifie pour le secteur de l’information à court terme ?

La réponse courte est la suivante : de mauvaises choses vont se produire.

La réponse un peu plus longue est que cela se passera différemment d’un pays à l’autre et d’une entreprise à l’autre. Avec quelques estimations approximatives basées sur les données de l’industrie de la presse britannique, nous pouvons avoir une meilleure idée de l’impact immédiat sur les revenus et l’emploi. Je me concentrerai sur les journaux, non pas par affection sentimentale, mais parce que l’industrie de la presse représente toujours la majorité des investissements dans les reportages originaux.

Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas d’une analyse rigoureuse ou d’une modélisation formelle, mais de chiffres indicatifs et illustratifs destinés à aider les professionnels à réfléchir à ce qui pourrait se passer ensuite. Des chiffres précis ne sont pas toujours disponibles. Mais d’après les données publiques produites pour l’Ofcom et le Cairncross Review, les journaux représentent environ deux tiers des investissements dans la production de l’information au Royaume-Uni. Le print représente environ 80% des revenus des journaux britanniques, le numérique environ 20%. La répartition entre la publicité et la circulation est d’environ 50%. En comparaison, les données de la WAN-IFRA suggèrent que l’industrie mondiale de la presse est composée à 90% de print et à 10% de numérique, avec une dépendance un peu plus importante aux revenus de circulation qu’aux revenus publicitaires.

A court terme :

Les recettes publicitaires sont en train de subir un coup dur. Dans certains cas, elles se sont effondrées de 50%. Pour les médias en ligne, la situation n’est pas meilleure. Les annonceurs boycottent les articles liés aux coronavirus, alors que certaines plateformes les démonétisent au moins temporairement. Si les journaux britanniques perdent 30% de leurs recettes publicitaires, cela représentera environ un demi-milliard de livres sterling au cours d’une année, et plus de 15% de leurs revenus totaux. Cette perte va frapper tous les éditeurs, mais elle est particulièrement dangereuse pour les petits titres locaux (anciens et nouveaux) qui ont peu d’accès au crédit et disposent de réserves de liquidité limitées, pour les journaux gratuits, pour ceux qui dépendent presque entièrement de la publicité, et pour les grandes entreprises qui ont des dettes élevées ou des obligations importantes en matière de retraite.

Le système de distribution et les ventes d’exemplaires uniques seront soumis à une pression énorme pendant la période de confinement.

Les revenus générés par les abonnements sont plus difficiles à prévoir. L’énorme pic de trafic observé actuellement pourrait permettre aux marques de référence d’attirer de nouveaux abonnés. Aux États-Unis, certains médias ont déclaré que c’est déjà le cas. Mais au même temps, pas tout le monde va profiter de cette hausse, car les abonnements numériques ont tendance à être un marché où le gagnant remporte presque tout (« winner takes most market »). De plus, certains médias ont rendu une partie de leurs contenus consacrés au coronavirus accessibles gratuitement pour informer l’ensemble de la communauté. (Si la pandémie dure 18 mois ou plus, les articles à ce sujet resteront-ils gratuits pendant toute la durée de la crise ?). Offline, le print continue de générer une grande partie des revenus des lecteurs, mais le système de distribution et les ventes d’exemplaires uniques seront soumis à une pression énorme pendant la période de confinement.

Les autres revenus varient beaucoup en volume et en importance selon les éditeurs, et il y a peu de données cohérentes disponibles. Prenons par exemple le secteur de l’événementiel, que de nombreux médias ont développé, et sur lequel certains sont basés. Le scénario n’est pas réjouissant, comme le démontre la situation du site américain The Stranger. Environ 90% de ses revenus sont directement liés aux réunions des personnes. La crise du coronavirus l’a donc privé de la plupart de son financement.

Ainsi, à court terme, il est probable que nous assisterons à une énorme baisse des recettes publicitaires, des revenus générés par les abonnements (bien que certains titres puissent, avec le temps, voir une hausse), et de nombreuses autres sources de revenus. Cela impliquerait, au minimum, une réduction nette de centaines d’emplois au Royaume-Uni. Même si l’on ne tient pas compte de l’impact sur les sociétés de radiodiffusion et les médias communautaires indépendants, le choc sur les journaux pourrait à lui seul entraîner une perte d’environ dix pour cent de tous les emplois journalistiques au Royaume-Uni.

Qu’est-ce que cela signifie pour le secteur de l’information à long terme ?

Bien sûr, beaucoup dépend de la durée et de la gravité de la pandémie. Toutefois, même maintenant, le secrétaire général de l’OCDE Angel Gurría a déclaré que le choc économique sera plus important que celui provoqué par la crise financière de 2008. Selon lui, il serait illusoire de penser que les pays se remettront rapidement sur pied.

L’économie britannique, par exemple, est déjà en récession. La seule question qui se pose est de savoir à quel point celle-ci sera mauvaise. À ce stade, personne ne sait exactement ce qui va se passer. Les projections de diverses banques concernant la croissance économique du Royaume-Uni en 2020 vont de -1,1% à -7,9%. À titre de comparaison, l’économie britannique a reculé de 4,2% en 2009, le point le plus bas de la crise financière. Si la pandémie dure effectivement jusqu’à ce qu’un vaccin de masse soit disponible, les chiffres risquent d’être bien pires.

Que signifie cette sombre perspective pour l’avenir du secteur de l’information ?

Une récession ou une dépression prolongée entraînerait des années de vaches maigres pour les médias, en particulier pour la presse écrite. Bien qu’il n’existe pas de modèle universel et que les recherches pertinentes soient datées, cette étude de 2009 donne des pistes intéressantes. Ses résultats montrent que les dépenses publicitaires diminuent en moyenne de 5% lorsque l’ensemble de l’économie recule de 1%. En outre, l’effet des ralentissements économiques sur les dépenses de la publicité serait en moyenne quatre fois plus important pour la presse écrite que pour la télévision. (Il suffit de penser à ce que signifierait une baisse de 7,9% du PIB à la lumière de cela).

De même, une grave récession, sans parler d’une dépression de longue durée, amènerait les gens à envisager des dépenses discrétionnaires, y compris dans les médias. Comme de plus en plus d’abonnements différents se font concurrence pour l’argent des gens, cela risque de frapper durement de nombreux médias sur les revenus des lecteurs. Quand nous avons demandé aux personnes interrogées dans notre rapport 2019 quel abonnement elles choisiraient si elles ne pouvaient en avoir qu’un seul, seulement 12% ont répondu qu’elles opteraient pour l’information, alors que 28% auraient choisi un service de streaming vidéo comme Netflix.

Et si/quand l’économie se redressera ? Il est tentant de penser que le secteur de l’information reviendra à ce que nous considérions comme « normal » avant la pandémie. Pourtant, cela est aussi illusoire. La transformation structurelle en cours vers un environnement médiatique plus numérique, plus mobile et plus dominé par les plateformes se poursuit à un rythme soutenu, avec toutes les destructions créatrices qui l’accompagnent. Le coronavirus est plus susceptible d’accélérer et d’exacerber cette évolution que de la ralentir, sans parler de l’inverser.

Dans un avenir proche, les gens vont passer beaucoup de temps en ligne. Et jusqu’à présent, nous avons peu d’exemples de personnes qui reviennent aux médias traditionnels (« offline media ») après être passées au numérique.

La situation peut évoluer, mais la pandémie arrive dans un contexte marqué par une profonde crise de confiance dans les médias.

Actuellement, les gens affluent sur les médias en ligne, regardent les journaux télévisés, et cela nous rappelle l’importance d’une information crédible. Pourtant, cela ne veut pas dire que le public considère les médias comme les meilleurs fournisseurs de ces informations, ou les plus crédibles.

La situation peut évoluer, mais la pandémie arrive dans un contexte marqué par une profonde crise de confiance dans les médias. Une enquête réalisée début mars a révélé que si la plupart des personnes interrogées utilise essentiellement les médias pour s’informer sur le virus, ceux-ci sont aussi considérés parmi les sources d’information les moins fiables.

Et oui, la publicité se redressera avec l’économie, mais pas forcément au profit des médias. Les entreprises qui tenteront de reconstruire leur activité réévalueront de manière très agressive leurs dépenses publicitaires et chercheront à maximiser le retour sur investissement. Tout média qui ne peut pas en apporter la preuve verra sa publicité chuter de manière permanente, même lorsque les dépenses globales se redresseront. C’est ce qui s’est passé après la crise financière. La publicité a rebondi, mais pas dans les journaux.

À long terme, je pense que la pandémie mondiale va amplifier le processus de destruction créatrice en cours, même après la reprise de l’économie. Les médias qui veulent prospérer dans cette situation doivent se concentrer sur le développement des activités et des offres éditoriales qu’ils souhaitent à l’avenir, et non pas essayer de rétablir ce qui était fait avant la crise. Le passé est le passé. Il ne reviendra pas. Et si nous n’arrivons pas à comprendre cela, les réductions à court terme ne seront que le début d’une longue série de licenciements.

Que faisons-nous ensuite ?

Alors que nous prenons nos distances avec la société et que nous gérons l’anxiété et les difficultés engendrées par cette nouvelle situation, il est naturel de souhaiter que quelqu’un vienne à la rescousse. Peut-être le gouvernement, peut-être des plateformes qui aiment souligner l’importance de l’information pour eux et pour la société, peut-être des philanthropes. Le gouvernement britannique a annoncé une loi d’urgence de 330 milliards de livres, mais, bien que le ministre de la Culture Oliver Dowden reconnaisse que l’information « n’a jamais été plus importante qu’en ce moment », aucune aide n’est prévue pour le journalisme indépendant.

Je pense que les décideurs politiques peuvent faire un certain nombre de choses pour créer un environnement plus favorable aux médias indépendants. Mais s’ils ne les faisaient pas avant la pandémie, je ne pense pas que ce soit en haut de leur liste en ce moment.

Alors je croirai en l’aide quand je la verrai. En attendant, nous sommes seuls.

Pour être brutalement honnête, je pense que beaucoup de médias ne s’en sortiront pas. La crise va frapper tant les anciens titres en déclin que les nouveaux titres qui luttent pour leur viabilité. Certaines start-up vont disparaître complètement. De nombreux journaux pourraient subir le même sort que ces médias zombies aux Etats-Unis, tels que le Rocky Mountain News ou le Youngstown Vindicator. Certains d’autres risquent d’être acquis comme des trophées par des personnes plus ou moins riches (le risque de capture médiatique est réel). Ces pertes seront parfois tragiques pour des communautés entières qui auront peu d’autres sources à disposition.

Même si beaucoup de titres disparaîtront ou seront affaiblis, d’autres pourront peut-être profiter de la crise.

Même si beaucoup de titres disparaîtront ou seront affaiblis, d’autres pourront peut-être profiter de la crise. Au Royaume-Uni, ceux qui ont exprimé le désir de « frapper » la BBC sont restés très discrets depuis que le public s’est tourné vers les médias de service public. Les médias à but non lucratif, dont la mission est clairement définie et qui s’engagent à servir tout le monde, essaient de mobiliser le soutien de leurs membres actuels et nouveaux. Et ceux qui se basent sur des modèles d’abonnement démontrent que leur journalisme mérite d’être payé.

Tout le monde ne réussira pas. Mais certains y parviendront. Le coronavirus a rendu bien des choses plus difficiles, y compris le commerce de l’information. Les médias locaux en pâtiront, de même que les médias précaires desservant les communautés défavorisées et les jeunes entreprises à un stade délicat. Ce qui sera un coup dur pour des marchés développés comme le Royaume-Uni, pourrait être catastrophique dans d’autres pays. La destruction créera davantage de place pour de nouvelles formes de conneries, qui viendront s’ajouter aux anciennes. Mais cela ne signifie pas que les idéalistes éditoriaux et les réalistes commerciaux ne peuvent pas travailler ensemble pour construire un avenir durable pour un journalisme de qualité. Tant au niveau local que national, dans les niches ou avec des ambitions mondiales.

La pandémie a surchargé la partie destructrice de la destruction créatrice qui se répercute sur l’industrie de l’information. Il est donc d’autant plus important que nous travaillions ensemble à la réalisation de la partie créatrice. Les gens ont besoin de nous, alors faisons-le.

Print Friendly, PDF & Email

Tags: , , , , , , ,

9 Responses to Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information ?

  1. […] pans de la société, y compris le secteur de l’information. Le fort impact de la crise soulève toute une série de questions. Les enjeux liés au télétravail, l’augmentation des audiences et l’effondrement […]

  2. […] Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information? […]

  3. […] Covid-19 n’a pas non plus épargné les médias. Alors qu’une grande partie de la planète se confine, les rédactions ont dû elles aussi […]

  4. […] Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information ? […]

  5. […] Lire aussi: Quelles seront les conséquences de la pandémie sur le secteur de l’information? […]

  6. […] Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information? […]

  7. […] Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information ? […]

  8. […] dans un avenir proche, il est trop tôt pour mesurer toutes ses implications. Cependant, il est clair que l’industrie de l’information qui en sortira sera très différente de celle qui […]

  9. […] Lire aussi: Quelles seront les conséquences de la pandémie de coronavirus sur le secteur de l’information ? […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Send this to a friend