Cinquante nuances de désinformation

28 novembre 2019 • À la une, Déontologie et qualité • by

Image: AS

Notre univers informationnel est très pollué. Face à l’évolution constante des techniques utilisées par les agents de la désinformation, la première arme est la clarté. Claire Wardle, chercheuse et directrice de First Draft, propose une classification minutieuse de ce qu’elle appelle le « trouble de l’information ». Cette expression désigne toute sorte de contenu mensonger qui pullule sur la toile: un écosystème complexe que le terme « fake news » n’arriverait plus à capturer.

La propagation de la désinformation sur internet est un problème de poids pour les médias, parmi les plus touchés par ce phénomène qui contribue à éroder leur crédibilité auprès du public. Pour Claire Wardle, le premier pas pour combattre la pollution de l’information est d’en comprendre la grande complexité. Tel est l’objectif de son guide « Understanding information disorder ». Ce texte constitue une mise à jour d’un précédent rapport co-écrit par la même autrice, qui reconnaît que « les techniques que nous avons vues en 2016 ont évolué ».

Ne les appelez pas « fake news »

« La langue, la terminologie et les définitions sont importantes », martèle Claire Wardle à la fin de son guide. C’est en proposant une nouvelle classification que la chercheuse entend mettre de l’ordre dans le vaste univers de la désinformation numérique. Pour ce faire, elle propose d’abandonner le terme « fake news ».

Sur toutes les lèvres depuis son apparition médiatique en 2016, cette expression « n’arrive plus à capturer notre nouvelle réalité », explique Wardle. Les contenus mensongers qui circulent sur internet sont trop différents pour être réunis sous ce terme générique. D’un côté, leur diversité montre qu’il ne s’agit pas seulement de « news » au sens classique, mais plutôt d’un ensemble de techniques comprenant rumeurs, mèmes et vidéos manipulées. De l’autre, ces contenus ne sont pas totalement faux non plus : ils sont souvent authentiques, mais emballés, manipulés et utilisés hors contexte. L’utilisation de ce terme par les politiques pour attaquer les journalistes constitue une autre raison pour l’abandonner.

L’âge du « trouble de l’information »

Claire Wardle propose alors d’utiliser le terme information disorder, ou « trouble de l’information ». Cette expression permet de désigner toute sorte de contenu mensonger qui pullule sur la toile : propagande, mensonges, conspirations, rumeurs, canulars, contenus hyperpartisan, mèmes, vidéos et médias manipulés.

« Le trouble de l’information est complexe », explique Claire Wardle. Il peut donc se décliner en trois catégories, classifiées en fonction de leur degré de fausseté et de volonté de nuire : la « mésinformation » (misinformation), la « désinformation » (disinformation) et la « malinformation » (malinformation).

Mésinformation, désinformation et malinformation. Source: First Draft

Combinant fausseté et intention de blesser, la désinformation désigne un contenu intentionnellement mensonger et conçu pour nuire. Elle s’explique par la volonté de gagner de l’argent, d’exercer une influence politique ou de provoquer des troubles pour le plaisir de le faire.

Lorsqu’un élément de désinformation est partagé, on parle de mésinformation. Celle-ci est donc également mensongère, mais elle est souvent diffusée sans l’intention de nuire, par des personnes qui ne reconnaissent pas sa nature trompeuse.

Contrairement aux deux premières catégories, la malinformation désigne une information authentique, mais partagée avec l’intention de nuire et d’endommager la réputation des personnes visées. Cette technique est de plus en plus répandue : « les gens qui en font usage savent que les mensonges fondés sur un noyau de vérité sont plus susceptibles d’être crus et partagés », explique Claire Wardle. De plus, la malinformation échappe plus facilement au fact checking effectué par l’intelligence artificielle.

Les nuances de la désinformation

Désinformation et mésinformation peuvent être divisées en sept différentes sous-catégories. Utilisée pour décrire les contenus mensongers, cette ultérieure classification ne comprend donc pas la malinformation. Ces sept types de désinformation constituent un spectre, une gamme allant de la satire aux contenus totalement fabriqués.

Les sept nuances de la désinformation. Source: First Draft

  • 1. Satire

Normalement, la satire devrait être considérée comme une forme d’art. Elle peut aussi devenir un moyen très puissant pour diffuser des rumeurs et des conspirations. Cette efficacité s’explique par la perte progressive du contexte d’origine : plus une information satirique est partagée, plus les gens perdent le contact avec l’émetteur et peinent à identifier son caractère parodique.

Pendant la campagne électorale pour la présidentielle de 2017 en France, la satire a été utilisée comme une tactique délibérée. Un article du site parodique Le Gorafi soutenant qu’Emmanuel Macron se sent sale après avoir touché les mains des pauvres a été repris par des pages Facebook d’extrême droite, et partagé ensuite comme étant sérieux.

  • 2. Fausse connexion

Cette deuxième sous-catégorie met en lumière le rôle et la responsabilité des médias, qui peuvent aussi alimenter le « trouble de l’information ». L’autrice pointe du doigt la technique du clickbait, le recours à des titres sensationnels pour attirer les clics. L’expression « fausse connexion » (false connection) illustre l’écart entre un titre de ce type et le contenu effectif de l’article.

Tout en reconnaissant que le contexte actuel force les médias à rivaliser pour capturer l’attention des lecteurs, Claire Wardle fustige ce qu’elle appelle une forme de pollution, qui contribue à diminuer la confiance dans le quatrième pouvoir.

  • 3. Contenu trompeur

Tout comme la « fausse connexion », le « contenu trompeur » (misleading content) interpelle les médias et contribue à expliquer la perte de confiance dans les organes d’information. Pour Claire Wardle, définir le terme « trompeur » n’est pas évident. Généralement, il s’agit de l’usage partiel d’une information pour supporter un argument ou un point de vue. Ce phénomène est loin d’être nouveau et se manifeste de multiples façons, continue la chercheuse : utiliser des fragments de citations pour appuyer un point plus large, citer des statistiques d’une manière qui s’aligne avec une position ou décider de ne pas couvrir quelque chose parce que cela sape un argument.

  • 4. Faux contexte

Cette catégorie (false context) décrit un contenu authentique qui a été encadré de façon dangereuse. Ce n’est donc pas le contenu à être mensonger, mais son utilisation.

En voici un exemple : peu après l’attentat de Westminster, en 2017, l’image d’une femme voilée en train de marcher à côté d’une victime, sans la regarder, a circulé sur les réseaux sociaux. Des posts islamophobes dénonçaient notamment l’attitude indifférente de cette personne vis-à-vis de la victime. La photographie est authentique, mais a été interprétée de façon trompeuse : interviewée par la suite, cette femme a expliqué qu’elle était traumatisée, et que, par respect, elle ne regardait pas la victime.

  • 5. Contenu imposteur

Le « contenu imposteur » (imposter content) décrit un type de contenu carrément manipulé, contrairement aux catégories précédentes. Il s’agit d’informations, de photos et vidéos trompeuses arborant le logo d’un média ou d’une institution célèbre. Cette technique exploite un mécanisme cérébral assez simple. « Notre cerveau est toujours à la recherche d’indices pour comprendre le monde qui nous entoure, y compris pour déterminer la crédibilité d’une information », détaille Claire Wardle. Or, ces indicateurs n’existent pas sur les médias sociaux. Voir une marque que nous connaissons déjà est donc un indice très puissant.

Nul contenu n’échappe à cette pratique. « Outre le texte, les vidéos et les images, nous devons être de plus en plus conscients de la puissance de l’audio pour tromper », met en garde l’autrice du guide. Parfois, ce sont des sites internet entiers à être manipulés : Snopes a par exemple découvert un réseau de sites conçus pour ressembler à des journaux locaux.

  • 6. Contenu manipulé

Cette catégorie (manipulated content) désigne un contenu authentique dont un aspect a été modifié. C’est par exemple le cas des photomontages, où plusieurs images originales sont collées ensemble. Il y a aussi des exemples plus sophistiqués. Une vidéo montrant la rescapée de la fusillade de Parkland Emma Gonzalez en train de déchirer une cible, a été modifiée de sorte qu’il semble qu’elle s’en prend à la Constitution américaine. Ce contenu a été partagé par des milliers de personnes, y compris des célébrités.

  • 7. Contenu fabriqué

Un « contenu fabriqué » (fabricated content) est totalement faux et est conçu pour tromper et pour nuire. L’autrice cite l’exemple d’un article de 2016 révélant que Donald Trump, à l’époque candidat à la présidentielle, était soutenu par le Pape.

Des contenus fabriqués peuvent parfois être inconsciemment repris par les médias. Des photos tirées d’une vidéo créée pour décrire les horreurs de la guerre en Syrie ont fait la une du New York Post.

Grâce aux nouvelles technologies, il est désormais possible de manipuler des vidéos en recourant à l’intelligence artificielle. Il s’agit des « deepfakes ». La vidéo manipulée où l’on voit Donald Trump annoncer la fin du sida en est un exemple.

Peut-être un peu trop détaillée et structurée, cette liste présente l’avantage d’une grande clarté. Elle démontre de surcroît l’extrême complexité et différenciation du « trouble de l’information ». « Plutôt que de voir tout cela comme un tout, la décomposition de ces techniques peut aider votre rédaction et donner à votre public une meilleure compréhension des défis auxquels nous sommes maintenant confrontés », conclut Claire Wardle.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

 

 

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One Response to Cinquante nuances de désinformation

  1. […] un précédent article publié sur EJO, nous suggérions que le premier pas pour combattre la désinformation est de […]

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