Nouveaux outils, GAFA, algorithmes: quel futur pour le journalisme?

30 octobre 2017 • Économie des médias, Récent • by

Innover pour faire face à la complexité, oser tirer parti des nouvelles technologies et de la multiplication des acteurs, repenser la monétisation de l’information, tout en composant avec les géants du numérique, voilà ce que préconise Eric Scherer, qui s’est exprimé à Metz dans le cadre de l’évènement inaugural du réseau arppej.

Dans un monde de plus en plus technologique, complexe, changeant, chaotique, le futur de l’information passe désormais par de nouveaux formats narratifs visuels, par le design de services – et pas seulement de contenus – enfin conformes aux besoins d’une société en pleine mutation.

Dans cette transition, les journalistes doivent — s’ils veulent continuer d’avoir un impact sur une société de plus en plus défiante envers les médias — accepter des modifications profondes de leur manière de raconter et de faire comprendre le monde, afin de mieux éclairer la démocratie, voire de l’inspirer.

Ils doivent non seulement utiliser bien plus énergiquement les outils numériques et les nouvelles technologies, mais aussi accepter de repenser la manière dont ils conçoivent leur rôle, de partager leur mission, de collaborer dans des processus qui font leur preuve dans le monde des start-ups.

Changer pour persister

Les outils changent, pour s’adapter aux usages et aux nouvelles techniques de production, mais les fondamentaux restent les mêmes ; recherche de la vérité, indépendance, transparence et respect de la vie privée sont plus que jamais nécessaires pour regagner la confiance des citoyens.

A l’heure du mobile, de la vidéo, des nouvelles plateformes internet, des algorithmes, des réalités altérées, des fake news, de l’intelligence artificielle, les médias d’information ont à relever trois défis majeurs :

  • affirmer une identité éditoriale,
  • inventer de nouveaux modèles d’affaires,
  • oser innover.

1. Le défi éditorial : (ré)affirmer une identité éditoriale

A trop vouloir s’adapter aux contraintes éditoriales imposées par Google et Facebook notamment, nous en avons perdu notre identité éditoriale. Mis à part quelques exceptions (émanant souvent des pure-players) nous produisons des contenus trop peu différenciés pour être identifiés et toucher les communautés désormais connectées.

Avec la montée en puissance des médias de précision, les médias traditionnels ne peuvent plus se contenter d’envoyer le même contenu à tous : notre audience est beaucoup plus fragmentée et se retrouve par centres d’intérêts, affinités géographiques, d’âge ou encore de profession. Chaque plateforme exige donc un format, une forme narrative, un ton différent et parfois même une technologie spécifique. Dans tous les cas, les outils doivent toujours rester au service de la narration et non l’inverse !

Les médias doivent aussi apprendre à exploiter les données pour mieux connaitre et adresser leurs publics, ce qui ne manquera pas d’avoir un impact sur les audiences et les revenus. Le défi consiste à trouver l’équilibre entre la programmation éditoriale, la recommandation sociale et la recommandation algorithmique car la personnalisation ne doit pas se faire au prix de la découvrabilité, de plus en plus complexe dans un monde de profusion.

Par ailleurs, la création de bases de données de contenus d’information est une brique essentielle pour l’automatisation de la production. Déjà, les journalistes sont assistés par de nouveaux outils dopés aux algorithmes à tous les stades de la fabrication de l’information, de la vérification des contenus à la rédaction, passant par la hiérarchisation de l’information.

Enfin, les machines doivent être vues comme des aides au journalisme, pas des remplaçants ! Elles viennent en complément de la force de travail humaine, pour effectuer des tâches qui n’étaient pas prises en charge par les rédactions. Les robots permettront de libérer du temps de travail aux journalistes pour des tâches plus qualifiées à haute valeur ajoutée.

2. Le défi de la monétisation : travailler en bonne intelligence avec les plateformes

La plateformisation de notre économie ne fait que commencer, et la stratégie de la ligne Maginot face aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) nous semble être utopique. Il nous faut au contraire apprendre à travailler en bonne intelligence avec les plateformes, nouer des partenariats, discuter, savoir dire non aussi.

Les revenus publicitaires numériques sont désormais supérieurs à ceux de la pub TV : c’est un bon signe. Ceux issus des plateformes sont encore faibles néanmoins, mais n’oublions pas qu’elles sont encore jeunes, dix ans tout au plus.

Autre tendance encourageante, les éditeurs semblent avoir trouvé le courage de s’affirmer. Côté régies, on a vu il y a quelques mois des rapprochements (Skyline et Gravity) témoignant d’une volonté de reprendre le contrôle de la pub. Exemple marquant supplémentaire, le retrait d’Instant Articles de nombreux éditeurs insatisfaits de la diffusion de leurs contenus. En conséquence, Facebook a soudain fait preuve de créativité et a proposé un modèle basé sur l’abonnement. Tout reste à faire, mais ce cas a le mérite de mettre en lumière les effets positifs d’une démarche volontariste.

Enfin, rien n’empêche les médias d’innover par eux-mêmes en matière de monétisation, à l’instar de Blendle, l’iTunes de la presse ou de De Correspondent, plateforme « d’ auteurs » sans publicité. La sélection des projets de la Google Digital News Initiative devrait être particulièrement inspirante, en ce qu’un des critères principaux cette année est l’innovation en termes de modèle d’affaires.

3. Le défi de l’innovation : oser se remettre en question

Contrairement aux idées reçues, l’innovation est davantage un enjeu humain que technologique. Un mécanisme clé du numérique revient à casser les silos, travailler de manière collaborative et miser sur l’intelligence collective. Les journalistes vont devoir apprendre à travailler avec les autres métiers, des designers, des développeurs, des spécialistes de l’analyse sémantique… et passer « en mode projet ». Cela implique de revoir certaines méthodes de travail, de trouver les bons outils, de ne pas avoir peur de tester et d’échouer.

Pour rester compétitifs, les médias doivent plus que jamais se tourner vers l’extérieur, collaborer avec des start-ups plus agiles qu’eux, mais aussi des universités et peut-être même d’autres médias.

Le sujet des boites noires algorithmiques pourrait bien être un terrain d’entente entre ces différents acteurs. Les médias et les journalistes sont les partenaires légitimes des universités pour les aider à travailler sur l’interopérabilité des modèles de machine learning, soutenir les initiatives de nos gouvernants face aux GAFA et affirmer la nécessité de plus de transparence en informant et sensibilisant aussi le public à ces questions.

« It was the best of times, it was the worst of times »

Jamais l’époque n’a été aussi difficile pour les journalistes. Difficile car ils sont chamboulés par une société, qui, plus avide de technologies, a modifié sa manière de s’informer, et leur fait moins confiance. Ils sont aussi souvent déstabilisés par les géants du web qui sont venus s’intercaler entre eux et leur audience en colportant infos vraies et infos bidons.

Mais époque aussi enthousiasmante et inédite : jamais comme aujourd’hui, un journaliste n’a été en mesure de converser directement avec la société ; et surtout, associé à une poignée de développeurs, n’a été en mesure de bâtir son propre média d’information aussi facilement. A condition d’avoir la bonne idée et un vrai penchant pour les nouveaux outils numériques.

 

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être partagé à condition que la source soit citée et sans modifications. Image de couverture par Cheryl Brind, Flickr, CC BY 2.0 (modifiée)

Merci aux étudiant-es de l’AJM qui ont participé à l’enrichissement web (illustrations, formatage, liens) de cet article.

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