« Les atteintes à la liberté de la presse commises à la faveur de la crise sont extrêmement nombreuses »

7 mai 2020 • Déontologie et qualité, Récent • by

L’indépendance des médias n’est pas seulement menacée dans les pays notoirement répressifs.

Un peu partout dans le monde, plusieurs États profitent de la crise sanitaire pour renforcer leur contrôle sur l’information. Si la pandémie a démultiplié les problèmes préexistants, elle soulève également de nouvelles questions.

La pandémie de Covid-19 a fragilisé la liberté de la presse. La Chine et la Hongrie n’ont par exemple pas tardé à serrer la vis, mais cette situation ne concerne pas uniquement les gouvernements notoirement répressifs. En Suisse, la grave situation économique traversée par les médias risque de compromettre leur indépendance. Le secrétaire général de la section suisse de Reporters Sans Frontières Denis Masmejan, le secrétaire général de Press Emblem Campaign Blaise Lempen et le directeur du Club Suisse de la Presse Pierre Ruetschi ont abordé ces questions lors d’un débat organisé en ligne, retranscrit ici par EJO.

Pierre Ruetschi : Y a-t-il des parallèles entre le journalisme en temps de guerre et à l’ère du Covid-19 ? Le président français Emmanuel Macron a répété « nous sommes en guerre ». Êtes-vous d’accord avec cette formulation ?

Denis Masmejan : Non, pas du tout. Je trouve ce mot totalement déplacé et factuellement erroné, car il laisse entendre que si l’on est en guerre, il faut appliquer un droit d’exception. Les libertés publiques continuent de s’appliquer et doivent continuer de s’appliquer partout. Étant donné que les circonstances ne sont pas ordinaires, des difficultés et des restrictions particulières peuvent se justifier, mais toute restriction doit être soigneusement pesée. C’est précisément dans les périodes de crise comme celle que l’on vit, que les libertés publiques sont plus que jamais importantes.

Blaise Lempen : Dans une situation de guerre, il y a une censure militaire, les journalistes doivent taire certaines informations au nom de la défense nationale. Les règles qui s’appliquent en cas de conflit ne sont absolument pas valables pour la situation actuelle. Au contraire, la transparence de l’information est primordiale en ce moment, puisqu’elle permet de connaître la propagation du virus. Quand, au début de la crise, les autorités iraniennes ont censuré ces informations, la population n’a pas pu se protéger et le virus s’est propagé à toute vitesse.

Pierre Ruetschi : Reporters Sans Frontières a récemment lancé l’Observatoire 19, un site internet qui évalue les impacts de la pandémie sur le journalisme. Quelle est la situation actuelle ?

Denis Masmejan : Les atteintes à la liberté de la presse commises à la faveur de cette crise sont extrêmement nombreuses. Les pays qui ont adopté les mesures les plus répressives étaient déjà problématiques en temps normaux, comme on le constate dans notre classement mondial de la liberté de la presse. Ce lien nous a beaucoup frappé, puisque le classement se base sur des indicateurs collectés avant le début de la pandémie en Europe. Ceci nous amène à dire que la crise a démultiplié des failles et des problèmes préexistants.

La Chine en est un exemple. Dans ce pays, l’information est totalement contrôlée depuis des années, notamment grâce aux nouvelles technologies. Le pouvoir chinois s’est empressé de faire taire les signaux d’alerte émis au début de la crise, ce qui a considérablement retardé la prise de conscience de la population et l’adoption de mesures pour endiguer la crise. Cela montre que le droit à la santé passe aussi par un droit à l’information libre, critique et indépendante.

Blaise Lempen : La Chine n’est pas un cas isolé. En Occident aussi il y a eu des retards énormes dans le démarrage de la réaction, également facilités par les déclarations intempestives et irresponsables des dirigeants politiques. Le Royaume-Uni et les États-Unis en sont un exemple.

Pierre Ruetschi : Ce parallèle avec les États-Unis est intéressant. On a la tendance à pointer toujours le doigt sur des pays historiquement répressifs, alors que peut-être le plus gros problème se trouve ailleurs aujourd’hui.

Blaise Lempen : Il y a plusieurs médias aux États-Unis qui critiquent la politique de Donald Trump, mais beaucoup d’autres ont simplement retransmis ses propos, comme par exemple Fox News. Toute cette presse que l’on ne voit pas en Europe est complètement inféodée au pouvoir républicain.

Pierre Ruetschi : En Europe, la Hongrie a profité de cette situation pour museler encore davantage la presse. Pensez-vous que ce type de mesure puisse durer ?

Denis Masmejan : Je crains que ce sera le cas. Le Parlement hongrois a approuvé une loi qui prévoit des peines de cinq ans de prison pour diffusion de « fausses nouvelles » sur le virus ou les mesures du gouvernement. Cette loi exploite des phénomènes dans l’air du temps pour créer une infraction dans le code pénal. Il s’agit d’une atteinte massive à la liberté de la presse. Elle est particulièrement préoccupante parce qu’elle se cache derrière une action, la lutte contre les fake news, actuellement assez valorisée.

Blaise Lempen : Pour plusieurs gouvernements, cette crise est une aubaine pour mieux serrer la vis, elle leur a permis de de reprendre la main au nom de la santé. Il y a plusieurs exemples, comme la Turquie ou l’Égypte.

Denis Masmejan : L’Irak a ordonné la fermeture du bureau de Reuters, parce que l’agence avait publié une dépêche critique sur le décompte des cas fourni par les autorités. Et tout près de nous, en Italie, un journaliste qui a enquêté sur les liens entre la crise et la mafia a reçu des menaces. Encore une fois, cette crise permet à toute sorte de problème latent de se multiplier.

Pierre Ruetschi : L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a aussi été critiquée, on l’accuse notamment d’avoir tardé à lancer l’alerte. Ces accusations sont-elles fondées ?

Blaise Lempen : Il y a toujours eu beaucoup de critiques à l’égard de l’OMS, notamment à cause de son financement, qui provient des gouvernements, des fondations et des privés. Bien que l’agence ait élaboré des codes de conduite pour montrer son indépendance, elle doit toujours tenir compte des réactions des États, car elle dépend de leur financement. Personnellement je crois que l’OMS a réagi tardivement dans la déclaration de la pandémie. Elle avait un rôle d’alerte qu’elle n’a pas endossé pour des raisons diplomatiques.

Pierre Ruetschi : Venons-en à la Suisse. Pensez-vous que cette crise sera déterminante pour l’avenir des médias ?

Denis Masmejan : Ce qui est en train de se passer est extrêmement préoccupant. Quand on parle de liberté de l’information en Suisse, le danger provenant de l’État et de la censure est relativement faible. En revanche, la détérioration de la situation économique des médias risque de compromettre un journalisme libre, critique, pluriel et indépendant.

Pierre Ruetschi : Une aide d’urgence aux médias a été discutée au Parlement. Cette aide gouvernementale risque-t-elle de remettre en cause la liberté de la presse ?

Blaise Lempen : Une aide financière n’implique pas une influence directe. Selon ce raisonnement, la publicité serait une aide financière de la part des milieux économiques et la presse serait inféodée à l’industrie pharmaceutique et horlogère. Aux États-Unis il y a énormément de fondations qui soutiennent des médias. Le propriétaire du Washington Post est par exemple le directeur d’Amazon Jeff Bezos. En France, Le Monde est financé par de grands capitalistes. Je pense qu’un État comme la Suisse peut soutenir la presse de manière finalement plus indépendante que la grande industrie.

Denis Masmejan : Il faut soutenir la presse, notamment à travers un renforcement de l’aide indirecte. Il ne faut pas avoir peur de l’aide directe, sans toutefois sous-estimer les problèmes que cela pose en termes d’indépendance éditoriale. Même si l’on a un service public dont la qualité est remarquable, je ne suis pas sûr que ce modèle soit transposable tel quel aux autres médias. Le renforcement des aides doit aller de pair avec la sauvegarde de l’indépendance rédactionnelle.

A voir: le débat organisé par le Club Suisse de la Presse le 4 mai 2020.

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3 Responses to « Les atteintes à la liberté de la presse commises à la faveur de la crise sont extrêmement nombreuses »

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