Le Covid-19 a démocratisé le data-journalisme

15 novembre 2021 • À la une, Formats et pratiques, Innovation et numérique, Récent • by

Si la datavisualisation peut, à première vue, intimider le public, il existe des méthodes pour la vulgariser aux lecteurs. Photo: Anton via Unsplash

Le 15 octobre 2021, la Belgique a accueilli le 4ème colloque de l’Arppej (Alliance internationale de la recherche sur les pratiques et la pédagogie du journalisme). Sa thématique : le journalisme et les données. Lors de cette journée d’études, une table-ronde a examiné le rôle du data-journalisme en temps de pandémie.

« Au début, personne ne voulait voir les graphiques à échelle logarithmique ; et maintenant, ils sont partout », remarque Duc Nguyen, data-journaliste au quotidien suisse Le Temps. Avec Xavier Counasse, chef du service Enquêtes au quotidien belge Le Soir, et Karim Douïeb, data-scientist co-fondateur de l’entreprise d’analyse et de visualisation de données Jetpack.ai, il fait partie des trois intervenants d’une table-ronde dédiée à la pratique du data-journalisme pour suivre l’évolution du Covid-19. Lors du colloque de l’Arppej, organisé le 15 octobre à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, en Belgique, ils racontent les dessous de leur travail.

Comme le constate le journaliste du Temps, la datavisualisation peut, à première vue, intimider le grand public. « Mais en expliquant bien le contexte, on peut accompagner le lecteur par la main », tempère Duc Nguyen. Comment ? Quelles sont les stratégies pour rendre la data compréhensible même pour les lecteurs les moins avertis ?

Cerner les chiffres pour mieux les faire parler

Selon Xavier Counasse, le travail commence bien en amont : « Il faut d’abord bien comprendre les données, pour mieux savoir les faire parler ». Au Soir, au début de la pandémie, il a par exemple été d’usage d’appeler les hôpitaux pour leur demander comment ces données épidémiologiques étaient collectées. Expliquer le « comment » aux lecteurs, dès le début de la pandémie, a fait partie des priorités :

« Avec deux collègues, tous les jours, au-delà de donner les chiffres, nous avons décidé d’expliquer aux lecteurs ce qu’il y a derrière, comment on peut lire les tendances, raconte Xavier Counasse. Et donc, tous les jours, entre midi et 14h, on publiait un article sur le site du Soir, sous forme d’un décryptage des chiffres, où l’on avait une ou deux infographies pour aider à la lecture, mais surtout où l’on essayait de donner du contexte et une sorte de corps à des chiffres bruts. »

Quant à la représentation graphique, si le média belge s’est au début appuyé sur les logiciels libres Infogram et Tableau Public, l’apprentissage par la suite a été « collectif ». « Sur les réseaux sociaux, des utilisateurs ont fait tourner des modèles, des graphiques et des présentations, tous extrêmement intéressants, ajoute Xavier Counasse. C’est devenu une communauté d’échange sur la façon de présenter les chiffres, afin de le faire au mieux, et on s’en est nourri et inspiré. »

Un peu de ludique, un peu d’humain

Concernant la lisibilité des graphiques publiés, Karim Douïeb trouve que la solution réside dans le storytelling : « Avec les données, il faut raconter une histoire qui résonne avec les gens ». Le data-scientist donne en exemple le projet de data-visualisation interactif de Jetpack.ai « Brussels. A lovely melting pot. » Bien que ces données ne concernent pas le Covid-19, mais la diversité ethnique et la situation migratoire à Bruxelles, Karim Douïeb tient à mettre en avant les bonnes pratiques de storytelling infusées dans ce projet.

Ainsi, une certaine personnification a été opérée pour représenter ces données sociétales :

« Au niveau du wording par exemple, poursuit Karim Douïeb, au lieu de parler en pourcentage, 20 % de personnes par exemple, on préfère écrire 1 personne sur 5, ce qui permet de visualiser une personne physique dans un groupe, et cela ajoute une dimension personnelle. En parlant de proportions, nous avons aussi représenté les personnes par des éléments graphiques. Ou encore, sur les cartes de ville, plutôt que de colorer les zones de façon homogène et classique, nous avons choisi de le faire en pointillés, de manière à ce que chaque point représente un habitant. Pour le lecteur concerné notamment, cela donne le sentiment d’appartenance à ces communautés. »

Et enfin, l’utilisation de métaphores visuelles, plus ou moins explicites :

« C’est ce qui fait tout l’aspect ludique de ce type d’articles, détaille Karim Douïeb, comme la représentation graphique organique, hiérarchique, avec des cellules qui se décomposent en de plus petites entités… C’est assez subtil dans ce projet mais la métaphore graphique transmet ici un message : l’idée que nous sommes tous frères et sœurs, quelle que soit l’origine ethnique, et que nous venons tous d’une même souche. »

Les dashboards du Covid-19, un format prisé

Pour Duc Nguyen, un critère pour le choix graphique est de savoir « quel type de visualisation est le plus approprié à ce qu’on veut montrer. » « Et s’il s’agit d’un graphique à échelle logarithmique ou quelque chose d’encore plus inhabituel, continue le journaliste du Temps, il nous est toujours possible d’expliquer comment le lire et d’apporter du contexte. » Un format particulièrement adapté, bien qu’à 100 % numérique, a été le dashboard (ou tableau de bord, en français).

« Deux semaines après le début du confinement nous avons mis en place un dashboard [publié le 27 janvier 2020, NDLR] qui représente en chiffres la situation sanitaire en Suisse et dans le monde, décrit Duc Nguyen. Au début, nous ne pensions pas que ça allait intéresser beaucoup de monde, mais il s’avère que les lecteurs consultent ces tableaux de bord tous les jours, et même plusieurs fois par jour. Ça ne devrait pas nous surprendre, puisque finalement nous n’avons pas été les seuls à adopter ce format : entre autres, c’est le cas du Financial Times et du Guardian, à l’international, ou encore de Tamedia en Suisse. On a tendance à dire que les chiffres peuvent intimider, mais je pense qu’il faut temporiser ça, car il y a un véritable engouement pour ces graphiques. »

En France également, le Monde a publié en ligne en mai 2020 un tableau de bord de l’épidémie, actualisé tous les jours.

Un dispositif didactique, en cours de développement

À l’Université de Neuchâtel, Nathalie Pignard-Cheynel, professeure de journalisme numérique, et Andrew Robotham, post-doctorant, ont mené pendant un an un projet de recherche appliquée, en partenariat avec Heidi.news et l’EPFL. Le but en était la création d’une infrastructure numérique pour aider à produire des articles sur base de données. Au colloque de l’Arppej, les chercheurs en ont présenté les premiers résultats. « La perspective à l’origine était de développer un outil qui aiderait les journalistes à exploiter les données, qu’ils soient spécialisés ou pas dans le data-journalisme », affirme Nathalie Pignard-Cheynel. Mais, après une enquête préliminaire auprès de différentes rédactions, le projet a vite dévié de son objectif initial : à la place d’un outil, c’est la création d’un dashboard qui s’est révélée plus intéressante.

Un projet pilote de tableau de bord a ainsi été lancé ; ce dashboard, ayant pour sujet le changement climatique, est disponible ici sur le site de Heidi.news. « Mais il nous a semblé qu’un élément central manquait à la recherche, observe la professeure, et c’est la question de comment les données mises en forme sont ensuite perçues par le public. Nous avons donc diffusé, en juillet 2021, un questionnaire à destination des lecteurs, intégré dans les newsletters d’Heidi.news. » Selon Andrew Robotham, la grande leçon tirée des résultats de ce sondage a été « le besoin de contextualisation et d’explication ». Pour répondre à ce besoin, les chercheurs proposent un dispositif didactique, actuellement en développement à l’EPFL, qui viendrait se greffer sur le dashboard. Il devrait permettre l’affichage de bulles de textes ou de fiches explicatives, simplement en cliquant sur des liens hypertextes dans le dashboard. À terme, ce dispositif sera déployé en open-source et sera compatible avec tout type de CMS.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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