Comment les médias suisses ont-ils couvert la crise du coronavirus?

12 juin 2020 • Déontologie et qualité, Formats et pratiques, Récent • by

Le 16 mars, le gouvernement annonce les mesures de semi-confinement. Source : capture d’écran YouTube.

La crise sanitaire semble diminuer d’intensité en Suisse, où, à partir de la levée progressive des mesures restrictives, les nouveaux cas sont à la baisse. Cette situation nous permet de regarder en arrière pour analyser comment les médias ont travaillé lorsque la maladie battait son plein.

Annoncée par la soudaine flambée épidémique en Italie voisine, la pandémie de Covid-19 commence officiellement en Suisse le 25 février, le jour où est détecté le premier cas positif. La première victime décède le 5 mars, alors que le pic de l’épidémie est atteint un mois plus tard, avec un taux de 1’300 nouveaux cas par jour.

Le 28 février, le gouvernement adopte les premières mesures restrictives. Le 16 mars, le Conseil fédéral annonce le semi-confinement, impliquant la fermeture de plusieurs magasins et services, ainsi qu’une limitation de la liberté de mouvement. Ces mesures commencent à s’assouplir à partir du 27 avril. A ce jour, plus de 30’000 personnes ont été contaminées. Le nombre des victimes oscille entre 1’600 et 1’900 selon les sources.

Effet de surprise

Dans le domaine médiatique, la conséquence la plus visible de la pandémie est éditoriale. A partir de la découverte du virus en Chine, le sujet s’impose progressivement dans les médias. « Entre décembre et janvier, l’information relative au Covid-19 est traitée en page étrangère, car il est encore considéré comme une épidémie localisée en Chine. Le danger n’est pas perçu sous nos latitudes », explique Philippe Amez-Droz, chargé de cours et collaborateur scientifique à l’Université de Genève.

« La presse était relativement peu impliquée sur le sujet », confirme le directeur du Club suisse de la presse Pierre Ruetschi. Cette situation change brusquement suite aux premières mesures adoptées par le gouvernement. « Il y a eu un effet de surprise, tout le monde a compris que la situation était sérieuse, alors qu’on se croyait à l’abri, poursuit Pierre Ruetschi. A partir de là, le coronavirus est devenu le sujet numéro un. »

La situation s’intensifie après l’annonce du semi-confinement, le 16 mars. Les deux mois qui suivent correspondent, selon Pierre Ruetschi, à une phase de lutte contre le virus. « Pendant cette période, la presse a surtout essayé de comprendre la maladie et d’expliquer le sens des mesures, sans vraiment les mettre en cause, explique-t-il. Les médias ont joué un rôle de service public. »

Des médias critiqués

Ce rôle n’a pas fait l’unanimité. Le travail des médias a en effet soulevé plusieurs critiques, exprimées surtout en Suisse alémanique. « Pendant les premières trois ou quatre semaines de la crise, les médias ont diffusé les instructions du gouvernement sans les mettre en discussion, lance Artur Vogel, ancien rédacteur en chef du quotidien bernois Der Bund. Ce n’est pas leur rôle de faire les porte-paroles des autorités. »

Philippe Amez-Droz reconnait que « l’esprit d’indépendance a été plus fort à la fin de la crise », mais émet quelques réserves : « au début, le sentiment dominant était la peur. » Pierre Ruetschi estime que « pour critiquer à ce moment-là la politique du gouvernement, il fallait avoir des sources très solides. Compte tenu du contexte, on ne pouvait pas faire de la polémique à la légère. Sans une base factuelle, la critique risquait de devenir un débat d’opinion. »

Interrogé à ce sujet dans un débat en ligne, le rédacteur en chef du quotidien 24 heures Claude Ansermoz répond que « quand il y avait des choses qui n’allaient pas, on a su être critiques. Par contre, notre rôle de service public nous donnait des responsabilités dans la gestion de cette crise. » Même son de cloche chez Serge Michel, directeur éditorial de Heidi.news : « notre but n’était pas d’être critique à tout prix, il fallait aussi donner des informations importantes. »

Un contrat signé entre la Radio télévision de Suisse italienne (RSI) et le gouvernement cantonal, stipulant que certains de ses journalistes puissent aider à la formulation de messages destinés à la population, a catalysé ces critiques, mais il est resté un épisode isolé.

Une perception différente

A partir de la mi-mai, la couverture médiatique de la crise, jusque-là relativement homogène, se diversifie. « Quand les mesures ont commencé à être levées, on assiste à une séparation entre la position alémanique et la position romande », explique Pierre Ruetschi. Moins directement touchée par la crise, la Suisse allemande est aussi « plus proche des milieux économiques, pressés de relancer la machine. Cela s’est traduit par une volonté de déconfiner plus rapidement, qui s’est clairement reflétée dans les médias. »

Nouveautés, cohésion, gratuité

Au niveau du contenu, la pandémie a été accompagnée par le lancement de nouvelles offres éditoriales. Les télévisions ont par exemple supprimé certaines émissions pour en créer de nouvelles de toute pièce, en faisant notamment recours à des vidéos filmées par le public lui-même.

La plupart des journaux en ligne ont lancé des pages spéciales consacrées entièrement à la crise, ainsi que des suivis en direct. Parmi les nouveaux formats, on retrouve aussi des pages dédiées aux données, des articles de fact-checking et des podcasts.

Lire aussi: Coronavirus : comment les médias ont-ils adapté leur offre éditoriale ? Trois exemples romands

Au-delà de ces nouveautés, « les médias ont essayé de créer le lien avec les communautés et ont été assez concrets. Au début, les gens avaient besoin d’information brute », estime Pierre Ruetschi.

Plusieurs éditeurs ont d’ailleurs décidé de rendre leurs contenus sur le coronavirus accessibles gratuitement. Cela a par exemple été le cas pour l’hebdomadaire Die Wochenzeitung, les journaux du groupe romand ESH Médias et le quotidien Le Temps. D’autres journaux, tels que la Neue Zürcher Zeitung et le Tages-Anzeiger, ne l’ont pas fait, car ils estiment que, à cause de la chute drastique des rentrées publicitaires, leur existence est en danger.

Asymétrie entre audiences et revenus

L’effondrement des recettes publicitaires, qui ont enregistré une chute allant jusqu’à 95% dans certains cas, a été une autre conséquence de la pandémie. Pour le journaliste indépendant Gerhard Lob, « cette crise n’a fait qu’accentuer une difficulté qui existait depuis des années », et qui s’est traduite par la réduction de la pagination des journaux imprimés et le recours au chômage partiel dans la plupart des rédactions.

Les journalistes travaillant pour l’éditeur TX Group (Tages-Anzeiger, Der Bund, Basler Zeitung, 24 heures, Tribune de Genève parmi d’autres) ont par exemple vu leur temps de travail réduit de 20%, une baisse qui s’élève à 30% pour les journaux locaux Le Nouvelliste et ArcInfo. L’éditeur CH Media (Aargauer Zeitung, Luzerner Zeitung, St. Galler Tagblatt parmi d’autres) a introduit à son tour, fin mars, le chômage partiel pour ses 2’000 employés.

« Il s’agit d’une situation amère, car, contrairement au passé, le public a montré son besoin et son envie de s’informer, poursuit le journaliste. Pourtant, cela ne correspond pas aux revenus. » La pandémie a en effet provoqué, surtout lors des premières phases, une explosion de l’audience de tous les médias. Le téléjournal de la télévision de service public a atteint, au plus fort de la crise, 80% de parts de marché, alors que Le Temps a triplé son audience sur son site internet.

Lire aussi: La presse écrite à l’épreuve de la pandémie

De plus, pour contenir la propagation du virus, la plupart des journalistes ont dû travailler à distance. « Presque tous les employés, sauf le personnel technique, ont dû quitter les rédactions, détaille Gerhard Lob. Tout a basculé en ligne, ce qui a créé des complications sur le plan logistique. »

Ce défi a été relevé avec succès par les médias, selon Pierre Ruetschi. « Les rédactions se sont vidées en deux ou trois jours. La presse a extrêmement bien réagi pour poursuivre son travail. »

Cet article fait partie d’une série d’articles consacrée à la manière dont les pays dans le monde, publiée en anglais, allemand et italien.

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3 Responses to Comment les médias suisses ont-ils couvert la crise du coronavirus?

  1. […] is a slightly abridged version of the original article, which can be found on EJO’s French-language site headlined “Comment les médias suisses […]

  2. […] Una versione più estesa di questo articolo è disponibile in francese […]

  3. […] Dies ist eine leicht abgeänderte Version des Originaltextes, der auf der französischen EJO-Seite erschienen ist: “Comment les médias suisses ont-ils couvert la crise du coronavirus?” […]

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