La seconde révolution algérienne

8 avril 2020 • Déontologie et qualité, Récent • by

Le drapeau algérien sur un mur à Alger. Photo: Caroline Lindekamp

Après deux décennies de stagnation, le peuple algérien est repolitisé et uni dans un mouvement de protestation inattendu. Mais la répression étatique compromet la communication indépendante et critique des événements. Dans un article paru sur le site germanophone de l’EJO, Caroline Lindekamp livre son analyse.

Marquée par une guerre civile sanglante, l’Algérie est politiquement bloquée depuis une vingtaine d’années. L’année dernière, Abdelaziz Bouteflika, dirigeant de longue date, a souhaité briguer un cinquième mandat de président. Cela a entrainé un mouvement de protestation inattendu qui a envahi les rues. Suite à cela, il a retiré sa candidature et le régime a annoncé de nouvelles élections.

La résistance est devenue un mouvement de masse pacifique qui concerne toutes les classes sociales et tous les âges. Le mouvement a commencé le 22 février 2018 sous le nom de « Hirak ». Depuis lors, des millions de personnes luttent sans cesse contre les abus du pouvoir et la corruption. Le nouveau président Abdelmadjid Tebboune ne représente ni plus ni moins que la continuité du régime précédent. Les manifestants demandent une transformation complète du système existant, au lieu de se contenter d’un simple changement de tête dirigeante.

Selon Reporters sans Frontières, l’Algérie est passée de la 136e à la 141e place du classement mondial de la liberté de la presse.

Les médias algériens et internationaux sont tenus de rendre compte des événements. Mais dans le climat conflictuel actuel, les journalistes et les médias sont de plus en plus confrontés à la répression. Très peu de journalistes étrangers se déplacent dans le pays. Selon Reporters sans Frontières (RSF), l’Algérie est passée de la 136e à la 141e place du classement mondial de la liberté de la presse. Depuis lors, l’ONG a signalé de nouvelles arrestations.

Journalistes arrêtés, sites d’information bloqués

La situation s’est aggravée depuis la campagne électorale de fin 2019. Ce qui est arrivé au journaliste Aissa Moussi du journal proche du gouvernement Le Temps d’Algérie en est un exemple. Lui et trois de ses collègues qui lui ont fait part de leur solidarité ont été suspendus sans plus tarder. Sur son compte Facebook, Moussi avait critiqué le journal pour sa couverture fallacieuse des manifestations en faveur du régime. Khaled Drareni, correspondant de RSF et responsable du portail d’informations Casbah Tribune, a été arrêté après avoir filmé les violences policières lors d’une manifestation du Hirak début mars. Il est en détention depuis.

Dans un autre cas, toute une équipe éditoriale a été touchée : le site d’information Tout sur Algérie (TSA) s’en tient à son point de vue critique. Cependant, il n’est plus accessible en Algérie ; le gouvernement a bloqué le site web à l’échelle nationale. Les efforts menés en faveur d’un journalisme indépendant sont malmenés. Les exemples abordés précédemment l‘illustrent parfaitement.

La Maison de la Presse Tahar Djaout à Alger. Photo: Caroline Lindekamp

Au cours des années qui ont précédé le Hirak, le système médiatique a élaboré avec hésitation des instruments visant à renforcer la qualité du journalisme et à établir des normes éthiques, tout en s’opposant à la régulation externe. Certains scientifiques de la communication se concentrent sur la recherche de ces instruments. Le sociologue français Claude-Jean Bertrand, qui fait figure de pionnier dans ce domaine, les appelle les « moyens d’assurer la responsabilité sociale des médias », désignés sous l’acronyme M*A*R*S. Sur la scène internationale, les M*A*R*S sont connus sous le nom d’« instruments de media accountability ». MediaAcT, un projet de recherche comparatif en Europe, enquête à ce sujet.

MediaAcT prend en compte douze de ces instruments : certains sont fortement institutionnalisés, comme le conseil de la presse, d’autres le sont à peine, comme les blogs. Certains de ces instruments existent au sein des médias, comme la critique des médias, alors que d’autres se trouvent en dehors de la profession, comme les commentaires sur les réseaux sociaux. Comme d’autres études, MediaAcT identifie les caractéristiques des systèmes médiatiques qui provoquent ou empêchent la création et le fonctionnement des instruments de media accountability.

Les sciences de la communication négligent régulièrement les systèmes médiatiques dans les pays du Sud. Jusqu’à présent, elles ont ignoré le sujet de la media accountability en Algérie. Ce dernier devient cependant pressant dans un contexte de répression gouvernementale croissante. Les mesures contre Le Temps d’Algérie et TSA en sont des parfaits exemples.

Le pays des lecteurs de journaux

L’Algérie est considérée comme un pays de lecteurs de journaux. Les circulations des journaux ont longtemps été à un niveau comparable à celui des pays du sud de l’Europe et uniques pour la région MENA[1]. Le printemps démocratique de l’Algérie à la fin des années 1980 a donné aux médias une certaine liberté ; le pluralisme des partis de cette époque se reflétait dans le paysage médiatique. Une « presse d’opinion » polarisante a fidélisé les lecteurs au journalisme d’opinion critique et a renforcé le rôle de la presse.

Pour mener un discours alternatif, les journalistes utilisent régulièrement les réseaux sociaux. Dans l’espace de communication virtuel, ils disent ce que les médias classiques ne publient pas.

Le printemps démocratique a été suivi par la guerre civile, que les Algériens appellent « la décennie noire ». La multitude de conflits complexes a encore un impact aujourd’hui et caractérise le paysage médiatique. Pendant longtemps, les grands tirages d’autrefois ont chuté et la pression financière a constitué une menace supplémentaire pour le journalisme.

Des drapeaux algériens à Oran. Photo: Caroline Lindekamp

Pour mener un discours alternatif, les journalistes utilisent régulièrement les réseaux sociaux. Dans l’espace de communication virtuel, ils disent ce que les médias classiques ne publient pas. La critique d’Aissa Moussi sur la direction du Temps d’Algérie a donc eu lieu sur son compte Facebook privé ; le compte Twitter de Khaled Drareni compte plus de 144’000 abonnés.

Selon une étude comparative sur la media accountability au Maghreb, les débats sur les réseaux sociaux sont cruciaux pour une critique médiatique durable en Algérie. Grâce au caractère peu institutionnalisé et participatif de cet instrument, les journalistes interrogés y attachent plus d’importance qu’à un conseil de la presse hautement institutionnalisé. Un organisme de ce type, accepté par l’ensemble de l’industrie, n’a jusqu’à présent pas été créé en Algérie. Dans les systèmes autoritaires, il reste à craindre qu’un conseil de la presse puisse devenir un autre moyen d’exercer des pressions sur les médias. Mais pour renforcer les normes éthiques de qualité de la presse, une autoréglementation acceptée dans l’ensemble de l’industrie est nécessaire.

L’appel à des médias indépendants

Les instruments de media accountability en ligne au-delà des réseaux sociaux sont à peine utilisés par les médias. Ceux-ci pourraient rendre transparents les critères de sélection et de production des nouvelles pour renforcer la confiance et la crédibilité. C’est le but des réunions internes que les rédactions diffusent sur le web. « Nous n’avons jamais envisagé de donner au public un accès virtuel aux processus internes. Ce qui se passe dans la rédaction doit rester dans la rédaction », explique l’un des journalistes interrogés, en ligne avec la majorité des répondants. Il ajoute : « En tout cas, Internet dans ce pays ne transmet probablement pas de gros quantités de données sans interférence. »

Dans les faits, l’Algérie est à la traîne par rapport à ses pays voisins en termes de technologie et n’a construit son réseau internet à haut débit que tardivement. Les médias traditionnels n’y ont recours qu’avec prudence. Ils préfèrent empêcher les commentaires sur leurs propres sites web au lieu de modérer les débats et de communiquer avec leurs lecteurs.

Les choses n’ont pas évolué en matière de liberté de la presse et d’expression, malgré les nombreuses promesses d’ouverture et de changement dans ce domaine.

De jeunes sites d’information comme l-info.com montrent comment atteindre les lecteurs avec des reportages indépendants. Le site d’information francophone TSA est un pionnier pour ce genre de services. De tous les sites journalistiques, il est celui qui a la plus grande portée dans le pays et qui est régulièrement consulté par des Algériens exilés.

Le régime a voulu à plusieurs reprises faire taire TSA et a bloqué sa page d’accueil pour la première fois en octobre 2017 – sans préavis ni raison. Avec Algérie Télécom (AT), le gouvernement détient le monopole du réseau haut débit et a de nouveau démontré sa puissance en juin dernier. En novembre dernier, TSA a été réactivé pendant 3 semaines avant d’être à nouveau censuré. TSA dénonçe cette censure arbitraire : « Les choses n’ont pas évolué en matière de liberté de la presse et d’expression, malgré les nombreuses promesses d’ouverture et de changement dans ce domaine. » L’arbitraire du gouvernement menace la survie financière de TSA.

En moyenne, TSA compte 200’000 visites par jour. Le Hirak a attiré jusqu’à un million de visites sur le site d’information, selon la rédaction du journal français Le Monde. Les chiffres montrent que le peuple algérien souhaite un changement de système. Il souhaite également des médias indépendants qui en rendent compte de manière critique.

Sources

  • Bertrand, Claude-Jean (1999): La déontologie de médias. Paris: Presse universitaires de France.
  • Bertrand, Claude-Jean (2002): Media ethics and accountability systems. London: Transaction.
  • Fengler, Susanne; Eberwein, Tobias; Leppik-Bork, Tanja: Mapping media accountability – in Europe and beyond. IN: Fengler, Susanne; Eberwein, Tobias; Leppik-Bork, Tanja (edts.) (2011): Mapping media accountability – in Europe and beyond. Köln: Halem Verlag, p. 7–21.

[1] L’acronyme MENA désigne une région qui s’étend du Maroc à l’Iran, comprenant généralement tous les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

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