Sauver le journalisme de l’assaut du Covid-19

15 mars 2021 • Économie des médias, Récent • by

Photo: Juliana Malta via Unsplash

Une année après le début de la pandémie, de nombreux secteurs souffrent encore des difficultés financières qu’elle a provoquées. Les médias sont parmi les plus touchés. Certains risquent de disparaître définitivement. Le nouveau rapport « Saving Journalism: A Vision for the Post-Covid World », réalisé par des chercheurs de la Columbia University, examine les initiatives prises dans le monde entier pour « sauver le journalisme ».

Les auteurs du rapport ont utilisé l’approche proposée par Nishant Lalwani, directeur de Luminate, une organisation philanthropique qui dépense environ 20 millions de dollars par an pour soutenir le journalisme. Lalwani a divisé les solutions en quatre catégories :

  • les subventions publiques et les efforts de secours menés par les gouvernements ;
  • un financement plus important de la part des fondations, des organisations philanthropiques et des projets d’investissements à impact social ;
  • de nouveaux modèles économiques conçus pour réduire la dépendance à l’égard des revenus publicitaires ;
  • les efforts visant à obliger les géants de la tech à payer pour les nouvelles qu’ils diffusent.

Subventions publiques et aides gouvernementales

Notre recherche montre que les gouvernements du monde entier ont réagi à la pandémie en apportant une aide supplémentaire aux médias qu’ils soutiennent traditionnellement. Les journalistes indépendants et les organes d’information ont pu demander une aide publique dans plusieurs pays, dont l’Australie, la Norvège et Singapour.

Aux États-Unis, les appels à une augmentation du financement public du journalisme ont été renouvelés. Le New Jersey, par exemple, a récemment alloué 2 millions de dollars pour soutenir la presse locale.

Et alors que les États-Unis se sont toujours méfiés de l’intervention du gouvernement dans le domaine du journalisme, Tom Glaisyer, directeur général des programmes du Democracy Fund, note que « l’effondrement des médias locaux s’est accéléré pendant la pandémie », ce qui a créé « un appétit pour des solutions de politique publique qui n’étaient pas sur la table il y a encore neuf mois ».

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Steve Waldman, ancien senior advisor à la Commission fédérale des communications et co-fondateur de Report for America, a lancé l’idée d’un système de bons qui offrirait des crédits d’impôt ou d’autres incitations aux personnes s’abonnant à des organes d’information.

Baptisé « A Replanting Strategy : Saving Local Newspapers Squeezed by Hedge Funds », ce projet est considéré comme un moyen de libérer le journalisme des caprices du capitalisme. Similaire au programme canadien de subventions fiscales de 595 millions de dollars pour les médias indépendants, il donnerait aux quelque 6’700 journaux privés du pays une autonomie financière leur permettant de répondre véritablement aux besoins des communautés qu’ils couvrent.

D’autres idées comprennent la mise en place d’un programme fédéral de cofinancement, dans le cadre duquel le gouvernement verserait une somme équivalente à l’argent collecté par les rédactions à but non lucratif ; une augmentation de la publicité gouvernementale dans les médias locaux ; et l’octroi aux journalistes d’une certaine remise de prêt fédéral.

Les fondations, la philanthropie et les investissements à impact social

Lorsque nous avons examiné les fondations, nous avons constaté qu’elles jouent un rôle clé dans deux domaines : l’augmentation des efforts de financement des médias locaux et la mise en place de partenariats avec les pouvoirs publics pour assurer le financement du journalisme. Le International Fund for Public Interest Media, l’organisation philanthropique Luminate, la fondation John D. et Catherine T. MacArthur et l’Independent News Emergency Relief Coordination ne sont que quelques-unes des organisations qui ont participé à la recherche de financements supplémentaires pour les médias.

Des projets d’investissement à impact social ont également commencé à voir le jour aux États-Unis durant l’été 2020, notamment ceux de la Fondation Ford et de Reconstructing American News. Ces deux projets visent à accroître le financement des médias d’information dirigés par des minorités ou représentant des communautés marginalisées.

Nouveaux modèles commerciaux

Dans notre étude sur les nouveaux modèles commerciaux, nous avons trouvé le « Digital Transactions Project », proposé par le journaliste botswanais Ntibinyane Ntibinyane. Il s’agit d’un effort visant à soutenir 20 journaux indépendants du sud de l’Afrique dans leur passage du print à des plateformes numériques plus durables. C’est un bon exemple d’un modèle qui peut être reproduit.

La proposition de Steve Waldman mentionnée plus haut, « A Replanting Strategy: Saving Local Newspapers Squeezed by Hedge Funds », entre également dans cette catégorie. Elle explique non seulement l’état désastreux de l’industrie de l’information américaine, mais présente également un plan pour la revitaliser. Son nouveau business model consiste à créer un « fonds de replantation » à but non lucratif qui identifierait les journaux candidats et réorganiserait leurs structures organisationnelles pour les rendre plus ancrés dans la communauté et plus indépendants financièrement.

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Certains soutiennent qu’un futur plan de relance de l’administration Biden devrait inclure des financements pour racheter des fonds spéculatifs, des capitaux privés et les propriétaires de journaux qui sont plus intéressés par la diminution des profits de leurs propriétés que par le journalisme.

Obliger les Big Tech à payer pour les nouvelles qu’ils diffusent

Il est bien connu que les revenus publicitaires dont jouissent traditionnellement les médias ont été détournés par les géants de la technologie – en particulier Facebook et Google – au cours de la dernière décennie. Cela a eu un effet dramatique et négatif sur la capacité de survie du journalisme.

L’Australie a mis en œuvre l’effort le plus ambitieux pour contrecarrer cette perte, en établissant un nouveau cadre juridique qui utilise le droit de la concurrence et qui forcerait les géants de la tech à payer pour les informations qu’ils diffusent. Ce nouvel effort vise à réduire le déséquilibre de pouvoir entre les médias, Google et Facebook.

L’Australie suit une nouvelle voie en utilisant le droit de la concurrence : les tentatives européennes d’utiliser les lois sur le droit d’auteur ont largement échoué lorsque Google a refusé de payer. L’autorité de la concurrence du pays, dirigée par l’économiste Rod Sims, a rédigé un code qui obligerait Google et Facebook à payer. Si les deux parties ne parviennent pas à s’entendre sur un prix, celui-ci serait alors fixé par un arbitrage contraignant. Le Parlement australien devrait voter sur ce projet dans les prochains mois.

Des efforts visant à impliquer les grandes entreprises technologiques dans le sauvetage du journalisme sont en cours dans le monde entier, notamment en Afrique, en Europe et aux États-Unis, où des propositions visant à réglementer les entreprises technologiques sont actuellement débattues.

Récemment, la France semble avoir fait une percée. L’Associated Press a rapporté que Google avait signé un accord avec un groupe d’éditeurs français, ce qui ouvrirait la voie au géant de l’internet pour le paiement des droits d’auteur numériques sur les contenus d’actualité en ligne.

Conclusions

Le journalisme est un bien public vital. Des actions concertées doivent être déployées pour faire en sorte qu’il survit à la pandémie. Il faudra une approche à plusieurs volets, s’appuyant sur un large réseau de solutions qui apporteront l’aide financière nécessaire pour maintenir les médias à flot pendant les périodes les plus difficiles et pour jeter les bases d’un écosystème d’information durable pour l’avenir.

Cet article a été initialement publié sur le site anglophone de l’EJO.

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