«Avoir un lien avec le public, c’est une question de survie»

14 octobre 2019 • À la une, Économie des médias, Formats et pratiques • by

Oliver Fuchs, rédacteur en chef adjoint de Die Republik. Un portrait de Lena Würgler.

Le rédacteur en chef adjoint de Die Republik était l’invité de l’émission Médialogues sur la RTS le 14 septembre dernier. Oliver Fuchs évoque la situation actuelle et future de cette start-up, un an et demi après son lancement. À travers cet entretien se reflète les problématiques générales du rôle du journalisme dans la société, de son financement et de sa forme. C’est pourquoi EJO a décidé de le retranscrire ici.

Die Republik est un média en ligne alémanique payant né en janvier 2018 à Zurich. Après avoir récolté 3,5 millions de francs via une campagne de financement participatif en 2017, le pure player compte aujourd’hui 18’280 abonnés. Il est passé de 10 à 45 employés depuis sa création. Toutefois, son modèle économique, fondé uniquement sur les abonnements ne lui suffit pas pour boucler un budget annuel de 5,9 millions de francs. Die Republik ce n’est toutefois pas qu’une histoire de financement : c’est aussi un média d’investigation et un magazine qui souligne sa proximité assumée avec son public. Portrait de ce média avec le rédacteur en chef adjoint du journal, Oliver Fuchs interrogé par Antoine Droux.

Antoine Droux: Avant de parler de finances, de journalisme, de pure player… J’aimerais souligner que Republik est arrivé 2e du classement des médias d’investigation suisses les plus redoutés par les professionnels des relations publiques en Suisse. Comment avez-vous accueilli ces résultats ? C’est plutôt bon signe pour un jeune média d’être déjà tant redouté par les communicants ?

Oliver Fuchs : Effectivement, ça nous a fait plaisir de l’entendre, mais je crois que ce classement comportait de petits problèmes de méthodologie. En fait, ce n’était pas un choix libre, c’était un choix multiple et il manquait beaucoup de médias faisant du très bon travail, comme le Beobachter, par exemple. Or, c’est vrai que ça nous a fait plaisir, puisque le journalisme d’investigation est au cœur de ce que nous faisons.

Même s’il existait une liste prédéfinie, vous étiez dessus. Ce qui veut dire que ceux qui ont établi la liste se sont dit : «On va y mettre Republik !». Résultat :  vous terminez dans les trois premiers. Doit-on être redouté pour faire du journalisme en Suisse ?

Je crois que oui, parce que c’est un petit marché qui a des problèmes profonds et où il faut se faire connaître ! Si on ne nous connaît pas, nous n’allons pas gagner d’argent.

Sur votre site, on peut lire que le journalisme de Republik « défend les institutions démocratiques contre les avancées de l’autoritarisme ». Franchement, Oliver Fuchs, de l’autoritarisme en Suisse… ? Vous y allez quand même très fort ! On n’en est pas à ce stade dans notre pays ?

D’un côté c’est vrai, mais de l’autre il faut reconnaître que l’UDC, le plus grand parti de Suisse, a des signes d’autoritarisme et est géré très durement. Il faut souligner également que, quand nous avons lancé Republik, nous étions sous l’influence profonde de l’élection de Donald Trump et aussi Marine Le Pen, en France : nos voisins ont aussi des problèmes avec l’autoritarisme. Nous ne sommes pas un pays isolé, «we are not an island», nous ne sommes pas une île.

D’emblée vous critiquez l’UDC, vous citez Donald Trump, Marine Le Pen… Est-ce que ça signifie que Republik est un média de gauche clairement affirmé ?

Non, nous ne sommes pas un média de gauche, mais pour nous, il y a des valeurs de base, comme les droits de l’homme qui ne sont pas négociables, qu’il faille prendre soin des plus faibles dans la société, ce n’est pas négociable. Dépeindre les autres partis comme des adversaires, ça ne marche pas, car la politique ne fonctionne que si tout le monde travaille ensemble. Je ne pense pas que ce sont des propositions de gauche, ce sont juste les valeurs des Lumières.

Dans le texte présentant les valeurs de Republik, on peut lire : « La Suisse réussit lorsque les libéraux et les gauchistes, les progressistes et les conservateurs travaillent ensemble pour trouver des solutions. Nous défendons la loyauté aux faits, l’ouverture à la critique, le non-respect du pouvoir et le respect des gens ». Si je comprends bien, vous prônez en même temps l’anarchie et le consensus helvétique ?

Oui, un peu, peut-être… Mais la Suisse est un petit pays, nous vivons tous ensemble.  Je sais que c’est un peu cliché, mais nos Conseillers fédéraux prennent le train pour aller au travail ! Cela signifie qu’il faut critiquer le pouvoir, critiquer les institutions, mais, en même temps, il faut se rendre compte que nous vivons tous ensemble et qu’il faut avoir un respect fondamental envers les personnes.

Voici quelques sujets publiés cette semaine sur votre pure player : « À quel point la Grande-Bretagne est-elle foutue ? », « L’Afrique est le futur ». Il y a aussi une analyse de la campagne des élections fédérales, via l’engagement d’Opération Libero. On y trouve également de la culture… Vous vous considérez vraiment comme un média généraliste ?

Oui, nous sommes un magazine. Nous nous sommes inspirés d’autres projets aux États-Unis, comme Vox, qui se concentre vraiment sur l’explication des nouvelles. Nous sommes un média généraliste avec des reportages, des interviews, des explications, de l’investigation. Il faut de tout. Dans un petit marché comme la Suisse, nous ne pensons pas qu’il est possible de se concentrer sur quelque chose en particulier. Pour attirer un large public, il faut faire de tout.

Vous avez évoqué le mot «magazine». Ainsi, vous n’êtes pas un concurrent des médias quotidiens, comme le Tages-Anzeiger… Ou un peu quand même ? Voulez-vous, à terme, remplacer le « Tagi » ?

Non, le but n’est pas de le remplacer. Le but est d’ajouter une voix d’importance. Nous nous concentrons plutôt sur les grandes lignes, sur le structurel. Nous n’essayons pas de parler de la tempête, nous essayons de parler du climat !

Pour le lecteur, cela nécessite de se plonger dans des articles qui sont assez longs. Certains nécessitent une, six, neuf minutes de lecture, d’autres 27, voire 43. C’est le cas de cet article intitulé «Les physiciens », qui raconte la rencontre de 250 physiciens dans les Pyrénées espagnoles. Franchement, 43 minutes de lecture, ce n’est pas trop long pour un média généraliste en ligne ?

Je crois que non, mais il faut trouver l’équilibre. Cet article, par exemple, a été publié le week-end. Et nous nous sommes vraiment plongés dans cette scène, nous avons essayé d’expliquer les nouveaux développements de la physique. Nous essayons également de bien raconter, de faire comprendre [la thématique] à travers des histoires qui sont bien écrites, qui sont de qualité, qui ont de bonnes illustrations. Je ne pense pas qu’il faille mesurer la longueur. Si nous parvenons à tenir l’attention du lecteur, nous pouvons aussi proposer, de temps en temps, des textes qui sont vraiment longs.

Votre enquête sur la gestion de l’EPFZ (l’École polytechnique fédérale de Zürich) a fait beaucoup de bruit en mars de cette année. Vous y dénonciez du mobbing et du sexisme. Un sujet que les médias alémaniques avaient d’ailleurs repris. C’est donc plutôt du scoop et non pas du « slow journalisme », du magazine. En l’occurrence, sur cette enquête, vous avez plutôt parlé de la tempête que du climat, pour reprendre votre expression…

C’est vrai qu’il y avait des scoops dedans, mais ce que nous avons essayé de faire revenait plutôt à montrer comment certains processus n’ont pas fonctionné dans l’affaire d’un professeur accusé de mobbing. Donc ce travail se voulait vraiment structurel, il s’agissait de parler des grandes lignes : qu’est-ce qui s’est passé là-dedans ? Comment ça se fait-il qu’une université si renommée ait ignoré ces processus ?

Et quelles ont été les conséquences de votre enquête ?

Le Parlement s’en occupe en ce moment et il y a des enquêtes au sein même de l’EPFZ.  Comme c’est une université vraiment renommée, certains lecteurs nous ont dit :  «ça m’a questionné sur la manière dont les choses marchent dans cette université».

Signalons qu’en l’occurrence, l’EPFZ a demandé un droit de réponse et l’a obtenu. Vous l’avez d’ailleurs publié…

Nous en avons publié une partie, parce qu’à notre avis – et selon l’avis de la cour – l’EPFZ a voulu y mettre des propos qui relevaient de l’opinion et non pas des faits.

Républik, c’est une trentaine de postes répartis entre 45 employés principalement à temps partiel. Votre budget est de 5,9 millions de francs. Si je calcule bien, 18’280 abonnements annuels à 240 francs, ça ne fait même pas 4,5 millions de francs. Il manque donc près de 1,5 million pour atteindre le budget. Vous êtes dans une situation financière plutôt délicate après le lancement en fanfare du journal en janvier 2018?

Je ne dirais pas délicate. Nous avons toujours dit qu’il nous faudrait à peu près cinq ans. Donc, nous savions dès le début que nous aurions besoin d’investissements supplémentaires. En réalité, nous sommes encore en train de chercher de l’argent, mais en ce moment nous sommes assez contents du développement de nos abonnements.

Il n’en reste pas moins que vous devez trouver 500’000 francs cette année et 500’000 francs l’année prochaine. À qui demandez-vous cet argent ?

Je ne peux pas dire trop de choses à ce sujet, parce je suis plutôt le journaliste qui ne s’occupe que de journalisme.

Vous devez quand même avoir une idée ? Est-ce facile, aujourd’hui, de récolter de l’argent pour des médias, dans le contexte actuel très difficile pour la branche ?

Je ne dirais pas que c’est facile mais ça le devient un peu plus car il y a pas mal de fondations qui réfléchissent pour venir en aide aux médias. Il y a un petit basculement actuellement : d’un côté, le journalisme est en crise et, de l’autre, il y a beaucoup d’argent dans les fondations en Suisse. De plus, ce que le Conseil fédéral a annoncé concernant l’aide aux médias électroniques nous fait espérer. Nous verrons…

Les propositions du Conseil fédéral auxquelles vous faites allusion, devraient être débattues au printemps prochain, au Parlement à Berne. Parmi ces propositions, il y a notamment 50 millions de francs en plus pour les médias numériques. Savez-vous déjà si Républik pourrait bénéficier de cet argent à terme ?

Non, nous ne le savons pas. Nous ne l’incluons pas dans nos calculs en tout cas.

Qu’est-ce qui est le plus compliqué ? Trouver de l’argent frais, trouver des abonnés ou obtenir des renouvellements d’abonnements ?

Le renouvellement est probablement le plus compliqué. La première année, il y avait l’enthousiasme du crowdfunding. Maintenant que le produit est là, il ne plaît pas à tout le monde. Convaincre les gens de renouveler pour une deuxième ou une troisième année, ce n’est pas facile !

Si je résume, vous continuez de vouloir augmenter le nombre de nouveaux abonnés, vous voulez fidéliser les abonnés existants, vous voulez lever un million de francs en deux ans… Est-ce que cela suffira? Est-ce qu’il faudra aussi songer à redimensionner la rédaction ? Faire des économies, des licenciements, après une année et demie d’existence déjà?

Nous sommes une start-up et pour des start-up, c’est normal de ne pas pouvoir faire de calculs pour les cinq premières années et de ne pas savoir ce qu’il se passera dans une demi-année. Si nous décidons déjà maintenant, de redimensionner, ça ne va pas marcher. Il faut plutôt se concentrer sur le moment présent, et faire du bon journalisme. Il faut financer le bon journalisme.

Vous êtes actuellement rédacteur en chef adjoint de Die Republik, média dans lequel vous êtes entré en tant que community manager, un poste où l’on dialogue beaucoup avec le public. Quelle place occupe ce dialogue aujourd’hui dans votre média ?

Le dialogue est vraiment au centre de Republik, car la transparence est très importante pour nous : il faut que nos journalistes s’expliquent, qu’ils se fassent critiquer, qu’ils discutent. Le dialogue nous amène de nouveaux thèmes sur lesquels on peut ensuite écrire. Il nous aide aussi à vérifier que nous faisons bel et bien le type de journalisme qui correspond à ce que veulent nos lecteurs. Le dialogue est au cœur de notre rédaction car il faut créer un lien entre notre public et nous !

Si je comprends bien, les journalistes de Republik sont appelés à dialoguer avec le public, directement après la publication de leur article. Ça fait partie de leur métier ?

Exactement ! Chaque journaliste doit discuter avec nos lecteurs.

Pourquoi est-ce si important, en 2019, qu’un média tisse un tel lien de confiance, de fidélité, d’amour, presque, avec son public ?

On est en temps de crise de confiance profonde dans le journalisme. On le voit avec la Lügenpresse, en Allemagne, avec Donald Trump qui dénonce les médias chaque jour… Le seul moyen de regagner cette confiance, c’est d’être transparent, de s’expliquer, de se faire critiquer, d’être présent et de répondre aux questions. Avoir un lien avec le public, c’est une question de survie.

C’est quoi la Lügenpresse, en Allemagne ?

C’est la presse de mensonges. C’est l’extrême droite qui chante dans les rues : « Lügenpresse, Lügenpresse ! ». C’est un slogan qui signifie que tous les médias sont achetés, que tous les médias sont corrompus.

Ce qui n’est évidemment pas le cas de tous les médias en Allemagne. Oliver Fuchs, pour terminer, nous allons parler un peu de technique web. J’ai été frappé par les démarches sur votre site, pour « prendre un tour gratuit », comme vous le proposez aux gens qui ne vous connaissent pas. Pourquoi une telle lourdeur, pourquoi un tel mur ? Cela risque de refroidir les ardeurs de potentiels lecteurs…

Je ne crois pas. La protection des données personnelles est vraiment au cœur de notre technique, donc nous avons construit beaucoup nous-mêmes. Même le système de paiement et celui des données personnelles ont été programmés par nous. Par exemple, nous n’avons pas de mot de passe. On entend presque chaque semaine qu’il y a eu un grand leak [fuite] dans une banque ou une grande entreprise, et que des millions de mots de passe ont été distribués. Chez nous, ça ne peut pas arriver, parce que le système du mot de passe n’existe pas. C’est vrai qu’au début, avant l’application, beaucoup de nos lecteurs nous ont dit que c’était trop compliqué, mais avec l’application, c’est devenu un peu plus simple. C’est un peu comme l’e-banking.

Sur Republik, j’ai vu beaucoup textes et des photos, mais je n’ai pas trouvé de vidéos, d’audio, de podcast. Je n’ai peut-être pas bien cherché, mais visiblement vous n’avez pas beaucoup, voire pas du tout, de contenus audiovisuels. Pourquoi ce choix ?

Tout d’abord, parce que c’est cher ! Clairement, faire de la vidéo, ça coûte. Il faut vraiment avoir la technique nécessaire, un studio, des caméras, surtout lorsque nous voulons proposer de la qualité à notre public. Je ne dirais toutefois pas qu’il n’y a pas d’audio. Un bon nombre de nos textes sont aussi lus et enregistrés, donc il est possible de les écouter. Les textes qui sont trop longs [rires], on peut les écouter dans la cuisine. Nous voulons faire plus d’expérimentations en la matière, mais c’est vrai que, en ce moment, il nous faut surtout être économiques.

Justement, quel est le principal objectif pour Republik l’année prochaine, en 2020 ?

Continuer à exister, en tout cas ! Proposer à nos lecteurs du journalisme qui mette en évidence les raisons pour lesquelles le journalisme est important.

Peut-être une version de Die Republik en Suisse romande ? Vous avez déjà pensé à écrire pour les Romands ?

Certaines personnes dans notre entreprise parlent français et la Suisse romande est fascinante, mais là aussi, il faut être réaliste. Dans cinq ans peut-être, il y aura un Republik en français, mais en ce moment, nous nous concentrons sur la Suisse alémanique.

 

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