Déclarer la guerre à la vérité : la répression des médias indépendants en Biélorussie

16 septembre 2020 • À la une, Déontologie et qualité • by

Les autorités ont intensifié leurs efforts pour limiter la couverture des protestations. Source: Wikimedia Commons.

Accès limité à l’information, menace constante de harcèlement policier et de poursuites judiciaires : les journalistes biélorusses travaillent depuis longtemps dans des conditions extrêmement difficiles, qui se sont aggravées depuis le mois de mai. Volha Siakhovich se penche sur la violente répression déclenchée à l’occasion des élections présidentielles du 9 août.

Tout au long de la présidence d’Alexandre Loukachenko, la propagande de style soviétique a été l’un des principaux outils utilisés pour influencer l’opinion publique en Biélorussie. Le ministère de l’information, qui a le pouvoir d’ordonner la fermeture des médias, veille à s’assurer que peu d’alternatives à la propagande d’État puissent exister.

La sphère médiatique biélorusse peut être divisée en deux parties : les médias gérés par l’État et les médias indépendants. Ceux-ci sont soit privés, soit financés depuis l’étranger. Cette division a donné naissance à deux syndicats des médias : l’Union biélorusse des journalistes, pro-gouvernementale, et l’Association biélorusse des journalistes (BAJ), qui s’occupe principalement des intérêts des journalistes travaillant pour les médias indépendants.

Depuis le mois de mai, les autorités ont intensifié leurs efforts pour limiter la couverture médiatique des protestations.

Toutes les chaînes de télévision basées en Biélorussie sont contrôlées par l’État. La chaîne satellite en langue biélorusse Belsat, basée en Pologne, est la seule à offrir un point de vue alternatif. Belsat est une filiale de la télévision polonaise. Elle est financée par le ministère polonais des affaires étrangères, la télévision polonaise et des donateurs internationaux.

Menace constante de harcèlement

Depuis des années, les médias indépendants et les journalistes biélorusses opèrent dans des conditions extrêmement difficiles, caractérisées par un accès limité à l’information et la menace constante de harcèlement policier et de poursuites judiciaires. Par conséquent, le BAJ ne protège pas seulement les intérêts de ses membres, mais agit aussi en tant qu’organisation de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression.

Les médias publics sont financés par le budget de l’État. Ils bénéficient de ressources généreuses, mais cela ne se traduit pas forcement par une audience plus large. Sur internet, les médias privés peuvent opérer de manière relativement libre et touchent un public plus vaste par rapport à leurs homologues gouvernementaux.

Le président sortant Alexandre Loukachenko a été officiellement réélu avec 80,08 % des voix. Source: Wikimedia Commons.

Cette évolution a été favorisée par la croissance constante de l’accès à Internet en Biélorussie (environ 80% de la population en 2020) et par le changement de génération. La génération Internet a désormais remplacé la génération TV.

En 2017, journalistes et blogueurs indépendants ont couvert les manifestations contre le «décret sur le parasitisme». En recourant aux retransmissions en direct sur le web, ils ont rendu la propagande gouvernementale inefficace.

C’est à ce moment que les autorités ont perdu la guerre de l’information sur Internet. En réponse, le gouvernement a adopté des amendements à la loi sur les médias, ce qui lui a permis de limiter plus facilement la liberté d’expression en ligne. Ces amendements ont entraîné une augmentation du nombre de poursuites pour des déclarations faites dans l’espace numérique.

Une répression violente

Les élections présidentielles de 2020 ont clairement démontré à quel point les Biélorusses ont perdu confiance en Loukachenko. Cette année, la liberté de la presse s’est considérablement détériorée : depuis le mois de mai, les autorités ont intensifié leurs efforts pour limiter la couverture médiatique des protestations. Lors de cette violente campagne de répression, plus de journalistes que jamais auparavant ont été arrêtés.

Au cours de trois jours de manifestations post-électorales, plus de 70 journalistes biélorusses et étrangers ont été arrêtés. Source: Wikimedia Commons.

Pendant les trois jours qui ont suivi l’élection, l’accès à Internet a été lourdement perturbé. Parfois, le black-out a été total ; à d’autres moments, des services Internet, des sites web, des réseaux sociaux et des services de messagerie spécifiques – tant locaux que mondiaux – ont été bloqués. L’accès à plusieurs médias en ligne, dont le site du BAJ et sa hotline pour les journalistes, a été bloqué à la suite d’une action gouvernementale ciblée.

Au cours de trois jours de manifestations post-électorales, plus de 70 journalistes biélorusses et étrangers ont été arrêtés et 54 ont été maintenus en détention. Les journalistes ont également été la cible de traitements brutaux de la part de la police anti-émeute : 25 reporters ont été battus, trois ont été blessés par des balles en caoutchouc et des grenades paralysantes. Beaucoup ont vu leur matériel endommagé ou saisi. Plusieurs journalistes étrangers ont été expulsés et se sont vus imposer des interdictions d’entrée allant de cinq à dix ans.

Point de basculement

Malgré ces conditions difficiles et dangereuses, les journalistes indépendants ont continué à opérer. Le BAJ a constamment suivi la situation et leur a apporté son aide.

Les journalistes victimes des violences policières ont diffusé les récits des abus qu’ils ont subis. Une fois que l’Internet est redevenu accessible, ces reportages ont été portés à l’attention du public et des manifestations contre la violence ont éclaté dans tout le pays.

Pour de nombreux journalistes travaillant pour des médias d’État, la violence à l’encontre de leurs concitoyens a représenté un point de basculement. Certains animateurs de télévision bien connus ont déclaré publiquement leur opposition à la politique de Loukachenko et ont démissionné.

Pour de nombreux journalistes travaillant pour des médias d’État, la violence à l’encontre de leurs concitoyens a représenté un point de basculement.

Des centaines d’employés de la télévision publique se sont mis en grève et ont protesté contre la censure, exigeant qu’on leur donne la possibilité de dire la vérité sur ce qui se passe dans leur pays. Certains d’entre eux ont également quitté leur emploi. Le personnel du quotidien public Zviazda et de la station de radio régionale publique Radio Stalitsa ont fait de même.

Afin de garantir que la télévision biélorusse puisse continuer de fonctionner et de diffuser le récit officiel, Loukachenko a remplacé les grévistes par des « mercenaires » russes, des collaborateurs des chaînes de propagande telles que Russia Today, et leur a offert des salaires plusieurs fois supérieurs à ceux des employés biélorusses.

Guerre hybride

Peu avant les élections, Loukachenko a affirmé qu’une guerre hybride était menée contre la Biélorussie par des forces non spécifiées. Cependant, comme l’a souligné le président du BAJ, Andrei Bastunets, il est peut-être plus vrai de dire que le régime biélorusse est engagé dans une guerre hybride contre son propre peuple.

Le 21 août, le ministère de l’information a ordonné de bloquer 73 sites d’information et sites web d’organisations de la société civile. La liste comprend des médias influents tels que Belsat, ainsi que les services biélorusses de Radio Liberty et Euroradio. Bien que le site web du BAJ ne figure pas sur la liste et que le ministère de l’information nie qu’il ait été mis sur liste noire, il n’est plus possible d’y accéder depuis la Biélorussie depuis le 9 août.

Les élections présidentielles de 2020 ont clairement démontré à quel point les Biélorusses ont perdu confiance en Loukachenko. Source: Wikimedia Commons.

Outre les médias en ligne, les journaux influents Komsomolskaya Pravda (son édition biélorusse), Narodnaya Volya, Belgazeta et Svobodnye Novosti ont été visés. L’imprimerie d’État a refusé de les imprimer, invoquant des problèmes techniques.

Le 22 août, le BAJ a publié une déclaration demandant le rétablissement de l’accès aux sites web, la levée de la pression sur les médias et la possibilité pour les journaux de paraître à nouveau. Le BAJ a appelé les organisations biélorusses et internationales à soutenir cette déclaration.

Avec des violations aussi flagrantes des droits des journalistes, les autorités biélorusses refusent aux citoyens le droit à l’information. En déclarant la guerre à la presse indépendante, elles ont déclaré la guerre à la vérité.

Cet article a été initialement publié sur le site anglophone de l’EJO.

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