Le journalisme d’investigation contemporain: du mythe au renouvellement ?

20 décembre 2018 • À la une, Formats et pratiques • by

Photo: Kaleb Fulgham sur Flickr

On a souvent de l’investigation une image mythifiée et partiellement fausse. Une représentation certes positive, mais qui nuit à la profession. Toutefois, l’avènement du numérique a ébranlé ce mythe de l’investigation. Un contexte qui oblige à réinterroger le genre dans l’espace public.

Le journalisme a connu de nombreuses crises dans sa courte histoire; la dernière en date semble toutefois plus massive et plus bouleversante que les précédentes. La profession vit en effet une période de bouleversements majeurs, dûs en grande partie à l’avènement de l’ère numérique et à ses conséquences. Dans ce contexte, l’image sociale des journalistes s’est encore « dégradée », comme l’explique le sociologue et politiste Erik Neveu[1]. L’« ampleur de la défiance »[2] envers les professionnels est encore plus considérable – en attestent divers sondages, débats publics ou même ouvrages de professionnels aux titres évocateurs parus ces dix dernières années : par exemple celui d’Eric Scherer A-t-on encore besoin des journalistes ?, ou encore Notre métier a mal tourné de Philippe Cohen et Elisabeth Levy.

Cette crise d’image est due au moins autant aux fautes commises à certaines occasions par certains professionnels (fautes immédiatement visibles et surexposées par nature : Timisoara, la 2e guerre du Golfe, la fausse interview de Castro par PPDA, …) qu’aux attentes considérables et très positives (mais parfois surévaluées : 4e pouvoir, contrepouvoir…) que suscite cette profession dans l’espace public. Ces attentes sont souvent entachées de stéréotypes et confortées par des mythes sur le rôle du journalisme et sa nature. Comme tous les mythes, ces derniers sont à la fois utiles socialement, en termes de cohésion, d’identité professionnelle ou d’explication, mais ils sont aussi excessivement simplificateurs et déformants.

C’est du côté positif (mais aussi surévalué) de l’image du journalisme que se situe l’investigation (ou « enquête », les deux termes seront ici employés comme des synonymes), genre sur lequel, chose étonnante dans un champ aussi disputé, tout le monde est à peu près d’accord: l’investigation, c’est bien, c’est noble, c’est nécessaire, c’est l’honneur du journalisme… Ce genre est donc crédité d’un préjugé très positif, qui interpelle dans le cadre de la durable crise d’image évoquée plus haut.

D’où vient l’investigation?

Si l’on veut bien s’autoriser une sécularisation un peu grossière, quand l’investigation apparaît à la fin du XIXe siècle dans le champ occidental, elle représente, aussi bien du côté francophone qu’anglo-saxon, un moyen de renouvellement de la presse de masse qui, à peine née, avait versé pour partie dans l’information scandaleuse et commercialement profitable. L’enquête vient donc contrecarrer cette scandalisation en proclamant quelques principes qu’on pourrait résumer ainsi: « facts, facts, facts », soit recherche rigoureuse et approfondie de faits méconnus.

Le XXe siècle voit s’installer l’enquête dans les pratiques et les usages journalistiques et la voit gagner sa légitimité, mais aussi, en parallèle, son statut mythique. De grandes affaires vont en effet cristalliser l’investigation dans la mémoire collective, du bagne de Cayenne d’Albert Londres (1923) jusqu’au Rainbow Warrior (1985), en passant par le Watergate (1974) ou le démontage du McCarthysme par See it now/CBS (1954). Ces grandes affaires mettent en scène des journalistes-héros (Londres, Rémy Legendre et Edwy Plénel, Bob Woodward et Carl Bernstein ou encore Ed Murrow) aux prises avec les dysfonctionnements des pouvoirs en place. Des héros dont le statut quasi-mythique est régulièrement confirmé par des films de fiction, les plus venant sans surprise d’Hollywood.

Le XXIe siècle va pour sa part problématiser ce mythe de la révélation menée par des héros solitaires. Le « big data », les lanceurs d’alerte (whistleblowers) et les investigations basées sur des fuites (…-leaks) vont bouleverser l’image qui s’était cristallisée tout au long du XXe siècle. Offshore leaks, par exemple, joue les contrepieds en présentant non plus un / deux héros, mais un groupe d’individus dont aucun ne sort du lot, groupe qui accomplit un travail de longue haleine sur des milliers de documents rébarbatifs, au moyen de compétences économiques peu répandues et difficiles à manier… Plus globalement, l’enquête semble bien être une des premières à souffrir de la crise économique qui accompagne l’avènement du numérique (accélération du temps, réduction des moyens) et la question se pose de sa survie / de sa raréfaction.

Ce bref survol historique confirme que le préjugé positif évoqué plus haut s’applique à un genre protéiforme, surinvesti d’espoirs et d’attentes dans l’espace public comme par la profession elle-même. Le Watergate incarne dans ce contexte l’idéal-type de l’enquête, capable de mener un président défaillant à sa perte. Il s’agit donc, pour les scientifiques, de problématiser ce genre, de le questionner, pour comprendre à la fois son aura positive et la charge mythique (par nature partiellement problématique) qui l’accompagne.

Définition de l’enquête

Si l’on va au-delà de la généalogie, à la recherche d’une définition scientifique de l’enquête, l’investigation se laisse définir en quatre points en croisant les informations glanées dans la littérature scientifique comme dans les manuels de journalisme:

  1. Un « anglage » spécifique: l’idée de révélation fonde le genre, doublée de la volonté d’expliquer, de donner à comprendre, de décaler le regard
  2. Un sujet spécifique, au sens où l’investigation va travailler sur de l’inédit (ce qui n’a pas encore été dit/envisagé), du « divers » (« diversité de l’information »), mais aussi sur un sujet d’intérêt public, sans pour autant qu’il soit toujours d’immédiate actualité
  3. Une démarche propre, l’approfondissement mentionné ci-dessus supposant d’aller au-delà de ce qui est immédiatement disponible, de multiplier les démarches, les sources, les types de données…
  4. Une écriture particulière, qu’elle soit narrative, à la première personne, ou argumentative ; quoi qu’il en soit, l’écriture de l’enquête propose une démonstration fondée sur des preuves et des faits (vus, entendus, attestés)

Cette définition (curiosité critique et rigoureuse) admet plusieurs formes d’enquête, qui se déploient sur un continuum allant du journalisme de révélation (le roi du genre, surreprésenté dans la généalogie et la mythologie ci-avant) à des enquêtes magazine moins saillantes ou moins visibles, synthèses d’une recherche au long cours plus sociétaux (niveaux de salaires, crise de la presse, fonctionnement du monde scientifique…).

Comment donc ce genre protéiforme, fondé sur une curiosité critique et rigoureuse et sur l’approfondissement de la recherche d’informations, peut-il constituer à la fois, comme je le suggère en titre, un mythe sclérosant et une voie vers la réinvention du journalisme dans un contexte troublé?

Des investigations issues de traditions politiques et culturelles différentes

L’investigation, dans toute sa complexité, sa solidité, sa noblesse et sa pérennité, pose problème dès lors qu’elle devient LE genre dont on parle sous une forme excessivement simplifiée, qu’on cite en exemple et que l’on donne, délibérément ou non, comme quintessence de la profession.

Premier problème: une impression trompeuse d’unité, qui ne résiste pas à l’examen de l’histoire et des sciences sociales. Il n’y a pas UNE investigation, mais des traditions d’enquête bien distinctes en fonction des contextes et des périodes historiques. Il faut à tout le moins distinguer, via les affaires évoquées plus haut:

  • -… une investigation ‘à l’américaine’, inscrite dans une tradition du journalisme de faits ou « d’information » [3]. Un journalisme apolitique, privilégiant l’efficacité et la concision du style ainsi que l’information sur les faits ─le slogan « facts, facts, nothing but facts!», souvent affiché dans les rédactions du début du XXe siècle, le résumant parfaitement. Cette filiation s’inscrit dans une tradition politique libérale et individualiste, où, pour le résumer un peu cavalièrement, les institutions sont considérées comme fonctionnelles par nature, et où leurs perversions sont le fait d’individus qu’il suffit d’exposer pour que les choses rentrent dans l’ordre [4]. Cette investigation à l’américaine se développe dès les années ‘50, héritière d’une tradition de journalisme de dénonciation née au tournant du siècle (Stunt Journalism, Muckracking), et portée par de retentissantes affaires (See it now – CBS, Pentagon Papers – New York Times, Watergate – Washington Post)
  • -… une investigation ‘à la française’, issue d’un journalisme de commentaire ou « de combat » [5], historiquement issu de la presse politique et de la littérature. Ce journalisme valorise les ‘plumes’ et le beau style d’auteurs réputés. Cette seconde tradition s’inscrit dans une philosophie politique bien différente, plus attentive aux structures, aux phénomènes collectifs et au contexte. L’investigation ne s’affirmera dans ce cadre que dans les années ‘80 (Rainbow Warrior, sang contaminé), en s’inspirant d’une double filiation: l’investigation à l’américaine réappropriée, d’un côté, et l’enquête de combat politique (Zola et l’affaire Dreyfus) de l’autre.

Lorsque l’on parle d’investigation au singulier, on donne donc l’impression (trompeuse) qu’on parle d’un genre cohérent, universel et commun, alors même que le genre ne cesse de s’adapter et de coller aux traditions dans lesquelles il s’inscrit.

L’investigation, mythe sclérosant

Second problème: l’image mythifiée (et très positive) qui circule sur le genre ne reflète pas la réalité du journalisme dans son ensemble. La sociologie du journalisme le démontre facilement, d’abord parce que ce genre qui fait consensus au milieu d’une mare de critique ne concerne qu’une frange réduite d’acteurs et de pratiques. Le consensus se fait donc sur un genre minoritaire, dont on parle certes beaucoup, mais qui ne représente pas (et de loin!) la pratique la plus répandue en rédaction, encore moins dans sa version « journalisme de révélation » qui constitue l’essentiel du mythe.

Mythifier l’investigation (ce qui signifie non seulement la « positiver », mais aussi la sur-commenter), c’est donc donner une image déformée de la profession, qui à bien des égards remplit ses missions via des pratiques bien plus prosaïques, moins commentées et moins valorisées, si ce n’est ignorées. Au contraire, le travail journalistique le plus répandu est un travail routinier, dans lequel l’aventure, la révélation et le suivi sur le long terme sont rares. Au sein même de l’enquête, d’ailleurs, le travail de fourmi qu’exige le recoupement, la documentation ou le croisement des informations n’apparaît que très peu dans les images simplifiées de l’investigation qui circulent.

La figure du reporter-aventurier forte tête (« Woodstein », hydre à deux têtes née de la contraction de Woodward et Bernstein) qui choisit son enquête et la mène contre vents et marées ne résiste quant à elle pas non plus à l’examen. Si la fiction a logiquement privilégié cette figure de héros, elle ne reflète ni la réalité d’affaires complexes nécessitant de multiples relais pour aboutir (un procureur à l’indépendance rebelle, des témoins courageux, etc.), ni l’évolution contemporaine, clairement portée sur les travaux collectifs et les consortiums d’investigation.

L’idée que ledit reporter/aventurier décidait seul sur quoi travailler, poussé par un sens épidermique de l’intérêt public, ne résiste pas non plus à l’examen, ni au XXIe siècle, ni avant: les journalistes ont des « degrés de maîtrise » très variables sur leur environnement [6] et dépendent souvent de leurs sources, d’un contexte favorable, de soutiens à l’intérieur ou au-delà de la rédaction, etc. Par ailleurs, l’idée d’une source unique initiant, puis guidant l’enquête (le célèbre Gorge Profonde, informateur de Bob Woodward, ou Snowden sur la NSA) distord la réalité d’enquêtes longues, fastidieuses, aux multiples ressources et vérifications, encore une fois plus complexes, plus routinières et plus prosaïques que ce que le mythe laisse entendre.

Bref, l’image positive du journalisme dessinée par l’investigation, toute gratifiante qu’elle soit, est problématique. Ressassée à l’excès, elle nuit à la fois à l’image de la profession (qui ne réussit pas à correspondre, évidemment, à l’image mythifiée qu’on en donne, et s’en trouve dévalorisée, ainsi que ses pratiques les plus courantes), mais aussi à la réflexion sur une pratique en plein bouleversement.

L’investigation, plusvalue journalistique 

Je prétends donc que l’enquête, genre éminemment respectable et nécessaire, peut devenir un problème pour la profession comme pour son image publique lorsque les puissants mythes qui l’accompagnent prennent le dessus ou simplifient à l’excès une réalité complexe. Mais je suggère également que, paradoxalement, elle peut constituer un puissant levier de renouvellement du journalisme de demain. Je m’en explique…

Les leaks surgis ces dernières années soulèvent autant de questions qu’elles suggèrent de réflexions. Elles incarnent, quoi qu’il en soit, un type de travail d’investigation augmenté ou ajusté, typique de l’ère numérique. Dans ce sens, la période est à la fois révolutionnaire en ce qui concerne les représentations et les mythes, et réjouissante au regard des perspectives ouvertes.

Il faut prendre la mesure des nouveaux défis et des nouvelles ressources qu’offre le numérique (travail collectif, contenu co-produit avec les publics, narrations interactives, data journalism) dans un cadre où l’on évitera de basculer dans une nouvelle mythologie, numérique et techniciste celle-ci. Toujours est-il que l’avènement du numérique a sévèrement ébranlé le mythe, et oblige à réinterroger l’investigation et ses représentations dans l’espace public. En forçant les investigateurs et tous les journalistes à réfléchir à ce qu’ils peuvent apporter de spécifique dans ce nouveau contexte, l’ère numérique contraint à revisiter l’investigation et suggère des pistes réjouissantes pour l’avenir du journalisme tout entier. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

L’investigation, rare et chère

La socioéconomie des médias souffle d’ailleurs, dans ce contexte, que l’investigation reste coûteuse (en temps, en spécialisation, en ressources humaines), et est donc souvent abandonnée au profit de nouvelles plus immédiatement rentables et moins risquées financièrement parlant. Elle souligne néanmoins que l’enquête a une chance de permettre à un média de se distinguer dans un contexte « hyper-concurrentiel » [7] [8] [9] typique de l’innovation, où il faut attirer des lecteurs avec des informations originales et saillantes. Dans ce cadre, l’explosivité du journalisme de révélation (avec ses dévoilements de secrets) s’avère extrêmement médiagénique et garde un potentiel indiscutable de distinction dans le nouveau contexte concurrentiel.

Le pure player Mediapart a par exemple construit son modèle d’affaire sur cette base. Celle-ci prête toutefois à réflexion lorsque les révélations doivent à tout prix se succéder pour garantir la survie d’un média, avec les risques que cela implique. Enfin, cette valorisation bien tempérée de l’investigation ne peut s’opérer qu’à condition que les cadres d’exercice de l’enquête la favorisent, ce que les pouvoirs en place (politique et juridique notamment) peuvent encourager -ou non.

Enseigner l’investigation à l’Université

En conclusion il semble nécessaire de former à l’investigation en pleine conscience de ses forces et de ses faiblesses. Autrement dit, la formation universitaire professionnalisante, qui allie maîtrise des pratiques passées, actuelles et à venir et réflexivité / créativité, a un intérêt décisif, puisqu’elle implique de démythifier le genre, de le regarder tel qu’il est, avec ses plusvalues, ses lourdeurs, ses extensions possibles et ses problèmes, en utilisant les diverses disciplines académiques pour mieux penser sa complexité et son potentiel.

Opérer cette réflexion dans un contexte de crise constitue sans doute, paradoxalement, un avantage décisif, si l’on en croit Edgar Morin: « Comme la crise voit le surgissement conjoint des forces de désintégration et de régénération (…), comme elle met en œuvre des processus ‘sains’ (la recherche, la stratégie, l’invention) et ‘pathologiques’ (le mythe, la magie, le rite) comme à la fois elle éveille et endort, la crise peut avoir une issue régressive ou progressive » [10].

Références :

[1] NEVEU, Erik (2001), Sociologie du journalisme. La Découverte, p. 13

[2] CHARON, Jean-Marie (2003), « Le journalisme d’investigation et la recherche d’une nouvelle légitimité », in Hermès, n°35

[3]MATHIEN, Michel (2007), Les journalistes. Histoire, pratiques, enjeux, Paris, Ellipses, p. 8 et suiv.

[4]CHALABY, Jean (2004), « Scandal and the rise of investigative reporting in France », in American behavioral scientist, n°47/9, p. 1204

[5]MATHIEN, Michel (2007), Les journalistes. Histoire, pratiques, enjeux, Paris, Ellipses, p. 8 et suiv.

[6] NEVEU, Erik (2001), Sociologie du journalisme. La Découverte

[7]CHARRON, Jean et DE BONVILLE, Jean (2004), « Le journalisme et le marché: de la concurrence à l’hyper-concurrence », in Nature et transformation du journalisme, Laval, PUL

[8]ROLLAND, Asle (2006), « Commercial news criteria and investigative journalism », in Journalism Studies, n°7/6

[9]CHALABY, Jean (2004), « Scandal and the rise of investigative reporting in France », in American behavioral scientist, n°47/9

[10]MORIN, Edgar, « Pour une crisologie », in Communication, n°25, 1976, p.161

 

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