Partir ou non? Le dilemme des journalistes canadiens face à la guerre en Ukraine

30 mars 2022 • Déontologie et qualité, Formats et pratiques, Médias et politique, Récent • by

Le journaliste canadien Christopher Curtis, quelques jours après son retour d’Ukraine, sa fille Wednesday sur les genoux.

L’écho des bombes russes sur l’Ukraine résonne particulièrement au Canada. Plus de 1,3 million de Canadiens revendiquent des racines ukrainiennes, soit près de 4% de la population. Le Canada accueillait, avant la guerre, la plus importante diaspora ukrainienne en nombre absolu, après celle qui vit en Russie. La couverture canadienne de l’invasion russe est donc proportionnelle à l’émoi que cette dernière suscite.

Christopher Curtis se sentait coupable de partir en Ukraine. Le journaliste canadien de 36 ans a une fille de six mois, Wednesday. Mignonne à croquer, elle régurgite sur son chandail pendant qu’il répond à mes questions dans son bureau de Saint-Placide, en banlieue nord-ouest de Montréal.

Il se sentait coupable de la laisser au Québec avec sa maman pendant qu’il se donnait une bonne dose d’adrénaline en couvrant l’invasion russe pour The Rover, un média indépendant qu’il a lancé sur Substack en septembre 2020 après avoir démissionné du quotidien montréalais The Gazette. « Je me sentais comme un mauvais père quand je suis parti », dit-il en jetant un coup d’œil attendri à sa fille.

« Mais tantôt, j’étais au Wal-Mart avec elle, poursuit-il, et je me sentais vraiment comme une merde d’être ici, dans le confort, plutôt que d’être là-bas. »

Là-bas, c’est l’Ukraine. Et ce dilemme entre, d’une part, prendre le risque de faire le métier qu’on a choisi et, d’autre part, rester auprès des proches qu’on a choisis, plusieurs journalistes canadiens l’ont ressenti.

Minimiser le risque

« Je ne pouvais pas ne pas partir », répond pour sa part Frédérick Lavoie, joint par téléphone dans la chambre de son hôtel à Rivne, à mi-chemin entre Lviv et Kyiv. Journaliste pour les Coopératives de l’information, un réseau de six quotidiens du Québec, Frédérick Lavoie connaît bien les ex-républiques soviétiques. Il s’est fait connaître en 2006 après avoir été arrêté à Minsk, au Bélarus, alors qu’il couvrait les manifestations contre le régime d’Alexandre Loukachenko. Il avait passé deux semaines en prison avant de pouvoir rentrer au Québec.

Frédérick a couvert des conflits en Géorgie, en 2008, et dans le Donbass, en 2015. Il était naturel que ce soit lui, qui parle russe, que le groupe de presse dépêche en Ukraine. Mais il a hésité : « Je ne suis pas un reporter de guerre », écrivait-il avant de partir. Il a vu des cadavres, en 2015 ; un enfant de quatre ans dans un cercueil. Il a hésité en pensant à lui, à sa propre santé mentale : « Il a été difficile de me faire à l’idée que je m’en vais dans une zone de conflit », admet-il.

Il s’y est quand même fait, parce qu’au moment de lui parler, il se préparait à partir pour Odessa. Et depuis, il s’est rapproché du front, se rendant dans la petite ville de Voznessensk, à moins de 100 kilomètres au nord de Mikolaïv, quelques jours à peine après qu’elle ait été libérée par les forces ukrainiennes.

Reste que l’hésitation est le fil conducteur du récit de la plupart des reporters qui se sont rendus en Ukraine, ou de leurs patrons. « On peut potentiellement prendre des décisions de vie ou de mort », dit Jean-François Bégin, directeur de l’information du quotidien La Presse. « Personne ne veut avoir ça sur la conscience », ajoute-t-il. Surtout que la journaliste qui a été envoyée dans ce terrain hostile, Isabelle Hachey, est sa conjointe. « Le premier défi, il est là! »

Pourquoi prendre pareils risques? « Il est important que nos journalistes témoignent pour nos lectrices et lecteurs », répond M. Bégin. Son journal pourrait bien sûr se contenter des dépêches de l’AFP. Mais quand la base de Yavoriv a été bombardée, faisant plus de 35 morts, peu de médias européens ont mentionné que des Canadiens y ont formé des militaires urkainiens jusqu’à tout récemment, dit-il.

Comment minimiser ces risques? « J’ai insisté auprès d’Isabelle et de Martin [Tremblay, le photographe qui l’accompagne] qu’ils devaient absolument discuter avec moi avant d’aller dans une zone dangereuse », dit-il. Jamais il n’obligera son équipe à se rendre à un endroit où ils ne se sentent pas à l’aise : « Je vais me fier à leur pif. »

Inversement, il n’hésitera pas à leur interdire de faire quelque chose s’il sentait, de son côté, que cela met leur sécurité en péril. Jean-François Bégin raconte avoir déjà empêché une autre journaliste d’expérience, Michèle Ouimet, de réaliser une entrevue au Liban. « Le type avait des liens avec l’État islamique », relate-t-il. C’était à l’époque où l’organisation décapitait reporters et travailleurs humanitaires en Syrie et ailleurs.

Niveler la peur par le haut

La meilleure façon de se protéger, quand on travaille en zone dangereuse, est de bien s’entourer. Le minimum est d’être accompagné d’au moins un fixer, une personne qui connaît bien les lieux, souvent elle-même journaliste, qui sert en quelque sorte de guide pour comprendre l’histoire du pays, ses institutions, ses codes sociaux. Si elle parle anglais, ou français, elle peut également servir d’interprète, voire de chauffeur si elle possède aussi un véhicule. Parfois, tous ces rôles sont occupés par des personnes différentes. Certaines équipes peuvent également compter sur des techniciens paramédicaux et d’ex-militaires.

Dans ce groupe, « il faut respecter la peur de la personne qui a le plus peur », résume Laura-Julie Perreault, chroniqueuse internationale pour La Presse. Il s’agit, en quelque sorte, de niveler la peur, et par conséquent la prudence, par le haut. Même si les risques d’enlèvement ne sont pas les mêmes qu’en Syrie ou en Afghanistan, les risques d’être fait prisonnier par les forces russes, ou pire, sont bien réels.

Laura-Julie Perreault a vécu deux ans à Moscou et a visité toutes les ex-républiques soviétiques, sauf la Moldavie. Mais elle couvre la guerre en Ukraine à partir du Canada. Le 8 mars, elle a publié un texte sur les femmes qui prennent les armes pour défendre leur pays. Il comprenait une entrevue avec la lieutenante Olena Bilozerska, ex-journaliste devenue tireuse d’élite. « À distance, dit-elle, le défi est d’authentifier la personne à qui l’on parle. Je leur demande, par exemple, d’ouvrir la caméra de leur téléphone quelques secondes. Si je ne peux pas contre-vérifier leurs affirmations sur les faits, je ne les rapporte pas. » Quel que soit le conflit, elle ressent toujours la même angoisse : « Je me couche le soir et j’espère ne pas m’être fait rouler. »

Avant de partir, Christopher Curtis s’était procuré veste pare-balles et casque dans un magasin de surplus militaire. Mais il dit ne pas s’en être servi pour deux raisons. D’abord, pour n’éveiller aucun soupçon aux points de contrôle des forces ukrainiennes : « Je n’avais pas envie d’être confondu avec un saboteur russe! » Ensuite, explique-t-il, « par solidarité avec le peuple ukrainien », qui n’a pas le luxe de cette protection.

« Nos fixers vérifiaient toujours si on avait des trousses de premiers soins avant d’accepter de travailler avec nous », se souvient pour sa part Magdaline Boutros, reporter pour le quotidien montréalais Le Devoir, qui était en Ukraine jusqu’au jour où les troupes de Vladimir Poutine ont envahi le pays. La prudence a été son maître mot. En plus d’un casque, d’un gilet pare-balles et d’une trousse de premiers soins, le photographe qui l’a accompagnée, Valérian Mazataud, et elle avaient une balise de repérage GPS permettant à leurs patrons de savoir en tout temps où ils se trouvaient. C’est un équipement que plusieurs autres journalistes transportent.

Ne pas devenir un fardeau

Magdaline Boutros comprend la frénésie qui pousse de nombreux journalistes occidentaux à se ruer vers l’Ukraine. « Mais on ne peut pas s’improviser journaliste de guerre, dit-elle, car on peut aussi devenir dangereux pour les gens qui nous aident. »

Les journalistes trompe-la-mort qui se précipitent sur le front dérangent Frédérick Lavoie, qui en a vu quelques-uns en 2015, dans le Donbass. « C’est extrêmement malsain, déplore-t-il. Ils le font pour les prix et pour les images. » Il y a même quelque chose de paradoxal dans ce goût morbide pour les obus : « Je ne peux pas envisager qu’on puisse se définir comme “reporter de guerre”. Le journalisme est censé défendre l’intérêt public. La guerre est ce qu’il y a de plus éloigné de l’intérêt public. » Il préfère raconter comment la guerre bouleverse le quotidien des gens.

« C’est inquiétant de voir tous les pigistes qui veulent aller se faire un nom en Ukraine », confie Michel Cormier, membre du conseil d’administration de Reporters sans frontières et ancien correspondant de Radio-Canada à Moscou, entre autres. Même si son organisation a créé un Centre pour la liberté de presse à Lviv qui distribue casques et vestes pare-balles, il dit que les journalistes devraient aussi se demander « à partir de quel moment tu deviens un fardeau pour les secouristes » avant de se rendre en terrain aussi périlleux.

C’est une question qui se pose quand on entend le récit de Stuart Ramsay, de Sky News, dont l’équipe a été la cible de tirs près de Kyiv. Après s’être réfugiés dans un bâtiment industriel, les cinq membres de l’équipe britannique ont été secourus par des policiers ukrainiens. Ces policiers n’avaient-ils pas mieux à faire?

François Audet connaît bien l’attrait irrésistible des zones de conflit. Ancien chef de délégation pour la Croix-Rouge, il a été travailleur humanitaire de nombreuses années avant de devenir professeur à l’Université du Québec à Montréal. « C’est un mélange de compassion, de naïveté et d’amateurisme », résume celui qui dirige aussi l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire. Il donne l’exemple du Dr Julien Auger, médecin que la guerre a ému et dont la décision de quitter le Canada pour épauler le personnel médical en Ukraine a été médiatisée. « Il faut se demander s’il n’a pas aussi fait cela pour répondre à ses propres besoins », insiste M. Audet qui a vu trop d’opérations humanitaires être « engluées » par l’afflux de jeunes sans expérience. Motivés par de bons sentiments, ils finissaient par entraver le travail d’infirmières, de médecins ou de logisticiens : « En Haïti, en 2010, par exemple, tu avais des stagiaires qui débarquaient avec des marteaux et qui négociaient avec les autorités, à la place d’organisations sérieuses ! »

Et cela, c’est sans compter les risques d’être blessé. Soigner un journaliste amateur pourrait priver de soins des Ukrainiens, craint François Audet. « On a clairement besoin de journalistes occidentaux sur place, insiste-t-il. Mais ceux qui partent doivent avoir une certaine expérience. »

« Qu’est-ce que ma présence va donner de plus aux Ukrainiens, à part les déranger? », se demande justement Pascal Dumont. Photographe documentariste, il a été vidéaste et monteur pour la Canadian Broadcasting Corporation à Moscou entre 2017 et 2020 après avoir travaillé au Moscow Times, quotidien de langue anglaise publié dans la capitale russe. « Même avec 10 ans d’expérience sur le terrain, je me remets moi-même en question, admet-il. Si je ne partais pas pour un journal ou un média reconnu, je ne crois pas que je serais à l’aise », dit celui qui vient de remporter une bourse du Fonds québécois en journalisme international (FQJI) avec la journaliste Nora T. Lamontagne du Journal de Montréal pour réaliser des reportages en Moldavie.

Le tabou de l’argent

Les coûts d’un reportage en Ukraine sont une autre source d’hésitation pour les journalistes canadiens. Un aller-retour Canada-Pologne en avion peut dépasser 2 000 $CAD (1 500 €) par personne. En outre, sur place, selon les témoignages des journalistes interrogés pour cet article, un chauffeur peut demander entre 100 $US et 150 $US par jour (90 à 135 €); un fixer ou un interprète, le double. Et c’est sans compter la nourriture pour tout le monde, le carburant et les assurances.

Selon Frédérick Lavoie, l’argent n’est pas seulement un obstacle pour se rendre. Il peut aussi devenir une entrave sur le terrain. « Je n’aime pas monétiser mes rapports avec les gens », dit-il. C’est ainsi qu’il est parti seul, sans fixer. Parler russe l’aide à développer des liens de confiance. « Je préfère parler à des gens qui ont envie d’être avec moi, dit-il. C’est ma philosophie. » Il a déjà fait des reportages avec des fixers « qui te donnent des sujets tout cuits dans le bec », et n’a pas un bon souvenir de l’expérience.

Christopher Curtis est allé en Ukraine avec 4 000 $US (3 600 €) cash collés à sa cuisse avec du ruban adhésif. C’est le manque d’argent qui l’a fait rentrer au Canada, même si le nombre des abonnés au Rover est passé de 700 à 950 pendant son séjour en Ukraine. Chacun lui rapporte un peu plus de 100 $CAD, ou 75 €, annuellement après les frais prélevés par Substack.

Il payait sa fixer et son interprète, mais n’a pas l’impression d’avoir développé des rapports moins authentiques pour autant. « On s’écrit chaque jour depuis mon retour », dit-il à propos de son interprète, Dan, « qui rêve d’aller vivre aux États-Unis… si seulement il savait ».

Christopher Curtis compte bien retourner en Ukraine bientôt, même s’il admet qu’il est difficile pour lui de mesurer la valeur de son travail. N’empêche : « Je voyais, dans les yeux des gens, qu’ils appréciaient que je m’intéresse à eux et que je raconte leur histoire », dit-il. « Je suis peut-être naïf, poursuit-il, mais je crois dans le pouvoir du journalisme. Connaître ton prochain est peut-être le meilleur antidote contre la guerre. Parce que si tu connais ton prochain, tu ne peux pas être indifférent à son humanité. »

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