«L’investigation locale est le parent pauvre du journalisme en France»

27 mars 2018 • Économie des médias, Formats et pratiques, Récent • by

 

Capture d’écran www.mediacites.fr mars 2018

Né en décembre 2016 sous l’impulsion d’anciens journalistes de L’Express, Mediacités entend faire son nid dans le paysage médiatique français en misant sur les enquêtes locales. Le nouveau média numérique multi-villes peine encore à convaincre les abonnés mais sort déjà des affaires remarquées sur Lille, Lyon, Toulouse et Nantes. Le titre défend un positionnement éditorial haut-de-gamme pour contrer la défiance du public et s’opposer à une certaine connivence de la presse régionale française. Jacques Trentesaux, cofondateur et directeur de publication, était l’invité du premier café journalistique. Interview.

fr.ejo.ch : Avec Mediacités, vous misez exclusivement sur l’enquête. Est-ce une façon de contribuer au renouveau du journalisme ?

Jacques Trentesaux : S’attaquer à ce genre journalistique, c’est renouer avec ce qui fait la valeur ajoutée du métier et contribuer à réhabiliter, à sa mesure, la profession. Avec l’exigence de sortir de ce qu’on appelle «l’agenda» de l’actualité, pour choisir ses sujets et les creuser au maximum. L’investigation, c’est donc une promesse très forte qui répond, je pense, à une attente du public pour un journalisme plus pugnace, plus incisif, indépendant… moins révérencieux. En France, la défiance du public par rapport à la presse est immense. Des sondages montrent, chaque année, que le public considère les médias comme connivents, peu indépendants, excessifs, superficiels, approximatifs, etc. Du coup, l’investigation, c’est la promesse d’aller à rebours de la connivence. On s’inscrit comme un contre-pouvoir démocratique indépendant.

Dans ce créneau, comment rivaliser avec Mediapart ?

L’investigation locale est le parent pauvre de la couverture journalistique en général, en France en tout cas. C’est également le cas de la couverture éditoriale de Mediapart, dont la rédaction ne compte qu’une seule journaliste basée en région (Marseille). Entre Mediacités et Mediapart, il n’y a donc pas de concurrence mais plutôt une complémentarité naturelle. L’investigation est un genre qui a le vent en poupe (cf. Le Canard enchaîné, Cash investigation, Mediapart…). L’investigation locale, en revanche, demeure désespérément peu pratiquée. C’est l’une des forces de Mediacités, d’où notre slogan «l’investigation sans concession», qui fixe l’enjeu et titille la curiosité. Il s’agit d’annoncer la couleur en portant en étendard un journalisme intransigeant et indépendant, susceptible de nous permettre de regagner la confiance des lecteurs et de déclencher l’achat.

Dans la littérature académique comme au sein de la profession, il n’existe pas vraiment de consensus autour de ce que doit être le journalisme d’investigation. Comment le définissez-vous ?

Il faut s’entendre sur ce que l’on met derrière ce mot magique ! Car tout le monde y met des rêves et son idéal journalistique. Pour nous, la quintessence du journalisme, c’est de révéler ce qui est caché. De ce point de vue, le journalisme d’investigation est donc un pléonasme. C’est une expression qui a été inventée pour compenser les carences d’un journalisme qui a tendance à s’appauvrir, tant en termes d’effectifs que de contenus. Mais une investigation, c’est quoi ? Une enquête !

Cela dit, le terme est aussi tactique et suffisamment flou pour que chacun y mette ce qu’il espère. Nous défendons une acception large de l’investigation. Elle recouvre à nos yeux toute enquête approfondie et exclusive, qui demande du temps – pour enquêter – et de l’espace pour s’exprimer.

Vous l’avez dit, souvent perçue comme simple porte-parole de l’agenda institutionnel, ou d’intérêts marchands ou politiques, la presse locale n’est pas toujours bien vue en France. Comment expliquez-vous que les médias aient à ce point délaissé l’investigation locale ?

Il faut savoir que dans la presse nationale française, il y a l’international, le national mais il n’y a pas vraiment de rubriques régionales. C’est un pays très centralisé. La région y est considérée comme la deuxième division, si vous voulez. En revanche l’international est valorisé, notamment en regard du mythe du grand reporter. Or c’est une vraie question de faire la part des choses entre ce qui relève de la culture journalistique et ce qui relève du goût des lecteurs. Dans les écoles de journalisme, on parle souvent de la loi du mort-kilomètre qui postule qu’un mort à côté de chez soi a toujours beaucoup plus de valeur que mille morts à l’autre bout du monde. J’ai toujours eu ce goût pour l’ancrage régional et je pense qu’on doit écrire de la même manière pour mille ou cent-mille lecteurs, et c’est un peu sous-valorisé dans l’ensemble des journaux.

En parallèle, la presse quotidienne régionale fait face à des difficultés spécifiques, comme la proximité des sources et les liens d’affaires noués avec les collectivités ou entreprises locales. Tout ceci a tendance à limer l’acuité journalistique. La presse locale a tendance à se transformer en accompagnateur d’une région donnée – voire en porte-drapeau. Ce mouvement est naturel.

Comment fait Mediacités pour se prémunir d’éventuelles dérives?

Mediacités joue sur la double identité de sa marque tout à la fois nationale (Mediacités) et locale (Mediacités Lille, Lyon, Toulouse et Nantes). Ceci offre du jeu, recrée de la distance saine avec les acteurs. Notre fonctionnement en réseau accroît cette souplesse. Lorsqu’un pigiste local ne veut ou ne peut pas traiter un sujet, pour des raisons de proximité avec la source, par exemple, il peut confier le sujet à un collègue ou à l’un des fondateurs pour que l’info sorte quand-même mais sous une autre signature.

Jacques Trentesaux (au centre) avec l’équipe du nouveau pure player Médiacités en juillet 2016 à Paris. Photo: Joseph Melin

Vous avez quitté L’Express pour lancer votre propre média, sur quel constat ?

A une époque, L’Express publiait ce qu’on appelait les éditions locales, soit des enquêtes, assez approfondies, qu’on agrafe au milieu du journal – cela représentait plus de 300 éditions par année. L’Express était l’inventeur de ces décrochages que beaucoup d’autres journaux ont ensuite imité.

En tant que rédacteur en chef de ces éditions, je ne suis pas parvenu à convaincre de la nécessité de développer ce format, notamment sur le net – il n’était plus jugé rentable par la direction. Quand vous êtes journaliste, que vous êtes bien formé, que vous adorez ce métier, que vous l’avez choisi, que vous êtes convaincu que c’est le plus beau métier du monde, vous avez envie de le défendre. Or il y a une grande difficulté des éditeurs à anticiper la crise et à mener des actions radicales qui permettraient de la juguler.

De mon point de vue, la direction de L’Express n’a pas fait la preuve de sa capacité à être à la hauteur des enjeux. Le titre a d’ailleurs été vendu à maintes reprises. Cela peut paraître présomptueux, mais à cinquante ans, vous avez le culot de sortir du jeu, à l’occasion d’un plan social, pour défendre vos convictions. Je l’ai fait avec d’autres. Le noyau dur de Mediacités, c’est des anciens de L’Express et du service Régions.

Et comment fait-on pour lancer un nouveau média à partir de là ?

A plusieurs, on a réfléchi à ce que pouvait donner notre travail à L’Express dans le monde numérique. Il a fallu trouver le modèle qui convenait à nos enquêtes très approfondies. Nous nous sommes inspirés de notre expérience pour créer un site d’investigation locale multi-villes. C’est-à-dire que vous pouvez lire que ce qui concerne votre ville ou bien l’ensemble des productions du site pour le même prix.

Pour mettre ce projet en place, malheureusement, la compétence éditoriale ne suffit pas. J’insiste là-dessus car beaucoup se plantent en croyant à la magie de l’info – or l’info ne suffit pas à attirer le lecteur.

J’ai dû me réinventer patron et, donc, je suis retourné à l’école. Entre les compétences nécessaires pour être un bon journaliste et celles pour être un bon patron, il y a de la marge ! Il a fallu combler nos lacunes et se former à l’économie des médias. J’y ai notamment appris qu’il fallait bien s’entourer. Depuis le lancement de Mediacités, cet effort est constant.

Quand il s’agit d’innovation, la question de modèles d’affaires finit toujours par se poser. Comment fonctionne le financement de Mediacités et dans quelle mesure votre modèle est-il reproductible par d’autres titres?

Nous avons adopté un modèle pur : l’abonnement (mensuel/annuel grand public ou licence annuelle pour les clients professionnels) et zéro publicité. Il risque d’y avoir rapidement un embouteillage de sollicitations pour les abonnements presse. D’où l’importance de préempter le créneau de l’investigation locale et d’être les premiers. Il n’y aura pas deux Mediacités en France comme il n’y aura pas deux Mediapart. A terme, la solution de l’abonnement personnalisé donnant accès à de multiples sources éditoriales semble l’avenir (comme le Hollandais Blendle, NDLR). Le micro-paiement est sans doute une autre piste d’avenir. Dans l’immédiat, l’abonnement nous a semblé la solution la meilleure, celle qui noue la relation la plus forte aussi avec nos lecteurs et qui est la plus adaptée pour soutenir un positionnement éditorial haut-de-gamme comme le nôtre.

Vous faites le pari de la collaboration et d’un aplanissement de la hiérarchie qui prédomine entre les journalistes « sachant » et leur lectorat. Quelles sont concrètement ces collaborations et en quoi touchent-elles véritablement ou différemment le public?

Nous avons la conviction qu’un média ne peut exister et percer sans s’appuyer sur une communauté de lecteurs qui partagent ses valeurs et participent activement à son succès. D’où le triptyque qui résume notre projet : enquêter, expliquer, participer. Pour le moment, nous tâtonnons sur l’aspect participatif. Il a pris la forme de tribunes hébergées et en accès libre, d’apéros-lecteurs (réservés aux abonnés) pour susciter les remontées d’info ou d’idées d’articles ou de soirées-débats en prolongement d’une enquête ou sur une thématique qui nous concerne (presse et démocratie, rôle de l’investigation, liaisons dangereuses entre journalistes et politiques…). Nous avons aussi testé une enquête collaborative (via un appel à contributions sur le repérage de pollueurs-tricheurs dans le secteur industriel sur un département donné). Mais, faute d’être parvenus à bien animer le processus, le résultat n’a pas été à la hauteur de nos attentes. Ce n’est que partie remise. Nous allons soigner notre méthodologie.

En un peu plus d’un an d’existence de Mediacités, quel bilan faites-vous?

Nous avons 1’200 abonnés. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est normal. On en gagne cinq par jour, ce qui est largement insuffisant, mais pas dramatique. Aucun média numérique ne perce comme par enchantement en modèle payant. C’est beaucoup de travail. D’autant que Mediacités a tout faux s’il s’agit d’offrir du buzz, de la gratuité, de la simplicité. Ce que nous faisons est long et complexe en plus d’être payant. Mais on est bon sur les valeurs. Là, nous venons de sortir de la première étape et une levée de fonds (en partie via le crowdfunding, NDLR) nous permet de nous projeter encore sur un an et demi. Grâce à ces 350’000 Euros nous allons pouvoir construire, engager, nous développer. Ce n’est pas gagné, mais le coup est bien parti !

Propos recueillis par Pauline Cancela et David Gerber, Académie du journalisme et médias, Université de Neuchâtel.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’auteur et EJO soient clairement mentionnés avec un lien vers l’article original, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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