Comment les femmes journalistes radio contribuent à la paix au Burkina Faso

9 décembre 2022 • À la une, Déontologie et qualité, Formats et pratiques, Médias et politique, Récent • by

Photo : Pixabay.

Des représentations unilatérales et des données biaisées peuvent fausser les connaissances que nous avons de la manière dont les médias traitent les conflits. Dans son projet de thèse, Viviane Schönbächler s’intéresse à de nouvelles perspectives qui restent souvent invisibles : celles des femmes journalistes dans les radios locales au Burkina Faso. En tant que femmes travaillant dans les médias locaux, leurs voix ne sont que rarement portées jusqu’à la science. Pourtant, cette perspective permet de percevoir de nouveaux aspects de la couverture des conflits et du travail quotidien des femmes journalistes radio. On voit ainsi comment les femmes parviennent à faire entendre leur voix, à se faire une place dans la société et à établir des relations qui leur permettent de participer directement et indirectement à la résolution des conflits.

Les crises et les conflits actuels nous rappellent à quel point il est complexe et difficile de rendre compte de ces derniers. Surtout lorsqu’on est soi-même directement ou indirectement concerné. Or, si l’on se penche sur les études scientifiques menées dans ce domaine, les chercheurs constatent un manque de travaux théoriques solides, ainsi que des données basées sur un groupe très limité et relativement homogène de la population, à savoir les reporters étrangers, principalement des hommes européens. Richard Stupart, qui a étudié la sociologie du reportage de conflit au Soudan du Sud, se pose à cet égard la question suivante : que pouvons-nous savoir sur le reportage de conflit, si la base empirique de ce savoir est si limitée ? La thèse de Viviane Schönbächler intitulée « Femmes journalistes dans les radios de proximité : Accès, interactions et participations aux processus de résolution et transformation des conflits au Burkina Faso» part de ce point et examine les expériences dans la gestion des conflits des femmes journalistes dans les radios locales, en dehors des paysages médiatiques saturés des grandes villes du Burkina Faso. Car contrairement à de nombreux correspondants internationaux à l’étranger, les journalistes locaux vivent souvent dans les zones de conflit dont ils parlent.

Les radios locales et les conflits

Les radios locales (également appelées radios citoyennes) au Burkina Faso offrent de multiples espaces pour traiter les conflits. A l’antenne, elles utilisent différentes approches pour parler des conflits. Il s’agit de formats d’information traditionnels, mais aussi de formats culturels et performatifs impliquant les auditeurs. En outre, les stations s’engagent dans des projets de promotion de la paix et des manifestations socioculturelles afin de renforcer le vivre ensemble.


Les conflits au Burkina Faso

Partout dans le monde, les sociétés sont marquées par des conflits qui sont généralement résolus sans recourir à la violence armée. Au Burkina Faso, cette thèse a analysé de nombreux conflits sociaux différents : des conflits interpersonnels entre voisins, des conflits fonciers, des conflits politiques, mais aussi des conflits autour des valeurs et des traditions. La situation sécuritaire au Burkina Faso est complexe et s’est fortement détériorée ces dernières années. D’un point de vue global, la crise est liée à des groupes terroristes transnationaux comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Ces réseaux transnationaux opèrent principalement au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad et s’étendent plus loin dans les pays côtiers (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire). Les groupes terroristes et les réseaux criminels se sont étendus ces dernières années et ont mis en place de vastes réseaux d’activités illégales telles que le trafic de drogue, la traite des êtres humains et l’exploitation minière illégale. Cependant, outre l’expansion du terrorisme, d’importants groupes autochtones tels qu’Ansarul Islam dans le Soum ont vu le jour et s’attaquent aux maux politiques, économiques et sociaux locaux. Selon OCHA, la crise actuelle au Burkina Faso a entraîné le déplacement de près de 2 millions de personnes à l’intérieur du pays et la fermeture de milliers d’écoles. De nombreuses personnes y ont laissé leur vie.


La situation sécuritaire complexe au Burkina Faso a créé de nouvelles tensions entre les producteurs de radio et leur environnement. Les tentatives d’intimidation, combinées aux ressources limitées des chaînes, conduisent souvent à l’autocensure pour se protéger des groupes armés et des mesures gouvernementales qui restreignent la liberté d’expression et de la presse. Les stations de radio ne restent toutefois pas passives. Elles s’adaptent à la situation et retrouvent leur capacité d’action en parlant de nouveaux sujets, en utilisant des points de vue plus abstraits ou en faisant appel à des voix « extérieures »(par exemple par le biais de productions externes, de doublage de reportages ou d’experts). Ce dernier point révèle une tension entre la voix (voice) et la protection : D’une part, la radio est d’autant plus menacée que la marge de manœuvre et le droit de parole sont accordés aux auditeurs (approches participatives). D’autre part, plus la radio fait appel à des voix extérieures, moins elle se sent exposée.

Les femmes journalistes dans les radios locales

La perspective intersectionnelle de cette recherche permet de regarder au-delà du genre et d’identifier les facteurs économiques, éducatifs, locaux, religieux et relationnels qui influencent l’accès des femmes à la profession de journaliste, leurs chances de promotion et leurs conditions de travail. Les principaux défis sont liés aux normes sociales qui construisent une incompatibilité présumée entre le journalisme et la « féminité », notamment à travers des idées patriarcales sur le rôle reproductif des femmes. Cela se reflète par exemple dans l’activité professionnelle : selon un recensement de 2019, 51,8% des hommes travaillent, contre seulement 35,2% des femmes. Le mariage et la garde des enfants représentent donc des défis particuliers pour les femmes journalistes et conduisent souvent à un dilemme entre travail et famille. La situation financière et matérielle précaire de nombreuses radios locales conduit à une pratique très répandue qui consiste à combler ce manque par l’engagement personnel et les moyens des journalistes. Ce processus renforce toutefois les inégalités intersectionnelles. Pour de nombreuses femmes journalistes, faire de la radio est une passion qui les encourage à surmonter ces obstacles.

L’image que de nombreuses femmes journalistes ont d’elles-mêmes, leur sensibilité aux inégalités entre les sexes ainsi que les pratiques et les normes qui attribuent aux femmes certains domaines thématiques, explique le phénomène de la ségrégation horizontale. La ségrégation horizontale attribue souvent aux femmes journalistes des thèmes spécifiques aux femmes. Par exemple, les femmes journalistes sont plus souvent entendues dans des « émissions féminines », ou en rapport avec l’éducation, la santé reproductive, la famille, l’éducation des enfants, etc. D’une part, cela peut être l’occasion de servir un contre-public ou de diffuser des discours contre-hégémoniques. Ainsi, ces programmes radiophoniques et les voix des femmes à l’antenne peuvent contribuer à faire prendre conscience de l’inégalité entre les sexes et de la situation des femmes, voire à briser certains tabous et stéréotypes. D’autre part, les contenus spécifiques aux femmes ne sont pas toujours valorisés de la même manière que d’autres contenus et peuvent donc être facilement évincés. Dans le cadre de la présente étude, nous avons pris comme exemple une émission sur les conflits domestiques, qui a été remplacée par un projet de développement sur le planning familial. Dans ce cas, le sujet de la violence domestique n’était plus discuté publiquement dans la communauté. La ségrégation horizontale n’est donc pas un problème en soi, mais le fait que l’on accorde moins d’importance aux programmes des femmes l’est.

La contribution des femmes journalistes dans la résolution de conflits

Cette thèse fait finalement apparaître cinq aspects par lesquels les femmes journalistes contribuent aux processus de résolution des conflits et de transformation : d’une part, les femmes journalistes peuvent avoir accès aux processus de résolution des conflits et de transformation par le biais de projets (1) ayant une composante médiatique ou de communication. Bien qu’elles soient généralement exclues de la prise de décision stratégique, les femmes journalistes peuvent participer aux projets en tant que réalisatrices, traductrices, modératrices ou cheffes de groupe dans le travail quotidien. En outre, les femmes journalistes peuvent influencer le contenu de la radio et le discours sur la paix, la cohésion sociale et la résolution des conflits par leurs reportages (2), le choix des sources et leurs pratiques de traduction et de narration. En outre, les femmes journalistes peuvent jouer un rôle en proposant des canaux d’interaction plus variés et en renforçant les interactions « silencieuses » (3). De cette manière, des voix inaudibles peuvent être entendues par le biais des ondes radio. Mais les femmes journalistes contribuent aussi plus directement aux processus de transformation et de résolution des conflits. Lorsqu’il s’agit de leurs propres émissions de radio, les femmes journalistes expriment un haut degré d’autonomie et de contrôle. En raison de la dynamique qui conduit à la ségrégation horizontale, les femmes journalistes peuvent utiliser ces espaces pour aborder les préoccupations d’autres femmes et les tabous (4) dont on ne parle pas autrement en public. De cette manière, les femmes journalistes peuvent contribuer à ce que les préoccupations des femmes soient prises au sérieux. Il est important de souligner qu’en travaillant à la radio, les femmes journalistes ont également acquis un statut social plus élevé et ont élargi leur réseau de relations. Ces compétences personnelles, relationnelles et sociales acquises peuvent être utilisées par les femmes journalistes pour s’impliquer directement dans la résolution de conflits (5), par exemple lorsqu’elles sont sollicitées comme médiatrices.

Sur la base de cette analyse, cette thèse a pu mettre en évidence la complexité et l’étendue des approches que les femmes journalistes peuvent utiliser dans les radios locales pour contribuer à la paix. Un enseignement important de cette analyse est que les journalistes peuvent jouer un rôle dans la société non seulement par leurs pratiques médiatiques, mais aussi par leurs relations interpersonnelles et leur engagement (dans des projets et des associations). Il est donc d’autant plus important de valoriser et d’encourager la diversité et la polyvalence des journalistes.


La thèse de doctorat « Women Journalists in Proximity Radio : Access, Interaction, Participation in Conflict Resolution and Transformation Processes in Burkina Faso » de Viviane Schönbächler a été soumise en septembre 2022 à l’Université Ruhr de Bochum dans le cadre de l’école doctorale Medas 21.


Sources et références


Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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