Journalistes, politiciens et communicants face à l’immédiateté de l’écosystème médiatique

8 février 2022 • Déontologie et qualité, Médias et politique, Récent • by

Dans l’écosystème médiatique, politiciens, communicants et journalistes se livrent une course à la vitesse. Photo : Pixabay.

Le 23 décembre 2021, l’Académie du journalisme et des médias organisait une table ronde autour de la question « Qui fait l’actualité, et comment ? ». L’occasion de s’interroger entre journalistes, politiciens et communicants sur leur manière d’entrevoir l’écosystème médiatique et leur rapport à son immédiateté.

« Il est attendu de nous de pouvoir prendre position sur tout, tout de suite, et nos avis n’intéressent plus le lendemain ». Appelé à s’exprimer sur la fabrication de l’actualité lors d’une table ronde organisée par l’Académie du journalisme et des médias le 23 décembre dernier, le PLR Damien Cottier a donné le ton du débat : politiques, communicants et journalistes se livrent une course à la vitesse, qui, selon le conseiller national neuchâtelois, entraine un manque de profondeur dans le traitement de l’information journalistique.

Pour en parler, trois autres intervenantes ont pris part à cet échange : Esther Coquoz, productrice de l’émission Forum[1] sur la Radio Télévision Suisse (RTS), Lisa Mazzone, conseillère aux États genevoise (Les Verts) et Françoise Kuenzi, cheffe de l’information et de la communication de la Ville de Neuchâtel.

Damien Cottier, par ailleurs fin connaisseur des médias et ancien conseiller personnel de Didier Burkhalter, insiste sur l’importance de prendre du temps pour réfléchir aux actualités. « Cela fait partie de ma conception d’un mandat politique, ainsi que d’anticiper les grands changements de la société, or le fait d’être toujours en réaction immédiate s’oppose à cela » précise-t-il.

Du point de vue de la journaliste Esther Coquoz, faire réagir au plus vite des politiciens – par exemple sur une décision du Conseil Fédéral – ce n’est pas subir l’actualité, mais proposer rapidement les éléments permettant d’apposer un regard critique sur une communication ou une information donnée.

Cela dit, cette ancienne cheffe de la rubrique économique souligne que l’actualité brute, en tant que « matière première », doit être traitée comme telle et ne jamais être rapportée au public sans être préalablement travaillée. « Nous devons réfléchir aux angles avec lesquels la traiter, la rendre la plus lisible et la plus claire possible, faire apparaitre ce qu’on ne veut pas toujours nous dire, … », précise-t-elle. Esther Coquoz confirme cependant que le lendemain, un point de vue ne va intéresser les journalistes que s’il n’a pas déjà été donné le jour d’avant.

Le 23 décembre 2021, l’Académie du journalisme et des médias (AJM) organisait une table ronde autour de la question « Qui fait l’actualité, et comment ? ». Pour en parler (de gauche à droite) : Lisa Mazzone, conseillère aux États genevoise (Les Verts), Esther Coquoz, journaliste, Françoise Kuenzi, cheffe de l’information et de la communication de la Ville de Neuchâtel et Damien Cottier (en visioconférence), conseiller national PLR. Photo : Valérie Manasterski.

Une immédiateté difficile à ne pas subir

L’immédiateté touche tous les acteurs de l’écosystème médiatique. D’ailleurs, rappelle Damien Cottier, l’accélération du monde est une tendance générale qui concerne toute la société et qui dépasse le seul domaine des médias. Mais alors, comment ne pas la subir dans le champ de l’information ?

Pour Esther Coquoz, c’est le tri et le regard professionnel du journaliste sur l’actualité qui permet cela. « Il faut toujours se poser la question de l’importance du sujet, de ce qui est vraiment concernant pour les gens », affirme-t-elle.

En tant que politicienne, Lisa Mazzone, conseillère aux États genevoise (Les Verts), avoue qu’il n’est pas toujours évident de trouver sa place au milieu de cet écosystème médiatique. « Nous avons envie d’imposer certains thèmes (ndlr : à l’agenda médiatique). Alors, nous nous demandons parfois s’il faut vraiment réagir à l’actualité, car nous ne voulons pas y sur-réagir et ne jamais arriver à imposer notre propre discours ».

La politicienne évoque également la difficulté à se débarrasser de certains sujets présents dans les médias : « Parfois, il y a des thèmes qui sont là et qui restent et qui restent … En 2015, pendant les élections fédérales, nous n’arrivions pas à parler d’autre chose que de migration, par exemple ».

Pour les collectivités publiques non plus, ce rythme n’est pas toujours facile à suivre. Françoise Kuenzi, cheffe de l’information et de la communication de la Ville de Neuchâtel – qui s’exprime ici à titre personnel – essaie de ne pas trop s’y plier : « Nous essayons, dans la mesure du possible, de répondre aux sollicitations des journalistes, mais sans rentrer complètement dans ce jeu de le faire toujours immédiatement. »

Par ailleurs, la communication de la Ville a elle aussi significativement changé de rythme ces dernières années. Françoise Kuenzi raconte que son service est passé de 40 communiqués de presse publiés en 2010 à plus de 150 pour l’année 2021. Dans les années 90, leurs communications étaient quasiment inexistantes, à part pour quelques documents officiels comme le budget, les comptes et les enquêtes publiques.

Les journalistes face au flot d’informations

Outre le reste des évènement épars qui font l’actualité, les journalistes doivent trier et hiérarchiser des communications institutionnelles, sans se laisser prendre au jeu par des communicants aguerris. Dans ce flot d’informations, Damien Cottier est surpris de constater comment certaines arrivent à se glisser en haut de l’agenda médiatique : « Je me souviens d’initiatives qui ont bénéficié d’une importante visibilité dans les médias et qui n’ont par la suite jamais été lancée », observe-t-il.

Selon Esther Coquoz, l’émission Forum ne cède ni aux pressions des communicants ni des partis politiques. « Avant de traiter le lancement d’une initiative, par exemple, on y réfléchit à chaque fois », insiste-t-elle. Toutefois, la RTS a un mandat de service public, qui l’oblige, par exemple, à systématiquement traiter de chaque objet de votation. Les journalistes de la presse privée ont une bien plus grande marge de manœuvre pour naviguer dans cet écosystème. La journaliste reconnaît cependant qu’il lui arrive, lors de périodes plus creuses en actualité, d’aborder certains sujets qui n’auraient pas été prioritaires en période plus chargée. Elle appelle cela la « clause du besoin ».

L’information au rythme des réseaux sociaux

Depuis quelques temps, journalistes, politiciens et communicants sont confrontés à la rapidité de nouvelles plateformes : les réseaux sociaux. De plus en plus, certaines thématiques émergent de ces derniers et se fraient un chemin jusque dans les rédactions. Il faut alors réagir vite. Journalistiquement, cela pose énormément de questions, explique Esther Coquoz. Il arrive que des rumeurs deviennent tellement importantes sur les réseaux que tout le monde se mette à en parler. Des institutions, comme la police, vont même jusqu’à communiquer à ce propos. C’était par exemple le cas des rumeurs d’intoxications au GHB au MAD à Lausanne en novembre 2021.

Savoir si les journalistes doivent s’emparer des sujets qui tournent sur les réseaux sociaux, ce « nouveau terrain », est un immense débat dans les rédactions, affirme Esther Coquoz. « nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas, mais en tant que journalistes nous devons les traiter avec toute la prudence nécessaire ».


[1] Forum est une émission d’actualité quotidienne de la Radio Télévision Suisse (RTS). Sur le site de la RTS, on peut lire qu’elle « questionne en direct les acteurs de l’actualité, ouvre le débat sur les controverses qui animent la vie politique, culturelle et économique ».


Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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