La diversité des médias est de plus en plus menacée en Europe

5 août 2020 • Déontologie et qualité, Économie des médias, Récent • by

L’étude brosse un tableau plutôt sombre du paysage médiatique européen. Image: AS.

La pluralité des médias n’est pas seulement un pilier de la démocratie, mais aussi une donnée quantifiable et mesurable. Tel est l’avis des auteurs du Media Pluralism Monitor 2020. Réalisé par l’European University Institute (EUI), ce rapport vise à documenter la santé des écosystèmes médiatiques en Europe, en détaillant les menaces au pluralisme et à la liberté des médias.

L’étude de l’European University Institute porte sur les 27 États membres de l’Union européenne, ainsi que l’Albanie, la Turquie et le Royaume-Uni, entre 2018 et 2019. Aucun de ces pays n’a été évalué de manière exemplaire. Au contraire : la multiplicité des médias semble aujourd’hui un objectif difficilement réalisable, au moins tant que l’industrie des médias maintiendra sa dynamique actuelle et sera toujours soumise à l’influence de facteurs politiques et sociétaux.

Selon le rapport, la diversité des médias peut être mesurée par le biais de quatre facteurs : la pluralité des marchés, l’inclusion sociale, l’indépendance politique et la protection de base. Ce dernier terme inclut des éléments tels que les mécanismes de régulation, le statut des journalistes et l’accès à l’information. L’analyse de ces facteurs a été intégrée avec de nouvelles variables liées à la transformation numérique.

A chacun des éléments examinés, un « score de risque » (risk score) est attribué, c’est-à-dire un pourcentage reflétant la gravité d’un risque dû à certains facteurs.

Concentration et inclusion

De manière générale, la plus grande menace qui pèse sur la diversité des médias en Europe concerne la pluralité des marchés : dans cette catégorie, le score de risque atteint 64%. Il s’agit d’un pourcentage « remarquablement plus élevé » que celui mesuré dans le rapport de 2017, où ce taux était de 53%.

La pluralité des marchés en Europe. Source: capture d’écran.

Cette augmentation s’explique par des concentrations médiatiques toujours plus importantes, la diminution de la transparence concernant la propriété et une faible durabilité économique.

Tous les pays analysés affichent un score de risque moyen ou élevé dans cette catégorie. Pour l’équipe de recherche, cela est un signal de la menace économique croissante qui pèse sur le secteur des médias.

L’inclusion sociale présente, quant à elle, un score de risque moyen (52%) et n’est garantie de manière satisfaisante dans aucun des pays étudiés. Cette situation peut s’expliquer par l’accès limité des minorités et des femmes aux médias.

En effet, dans plusieurs pays, répartis dans toute l’Europe, les femmes occupent plus rarement des postes de direction que les hommes.

De plus, elles sont « sous-représentées ou largement stéréotypées dans les contenus médiatiques » dans tous les pays analysés, sauf l’Albanie et l’Estonie. À titre d’exemple, les chercheurs notent que la majorité des experts invités aux émissions-débats sont des hommes.

Le danger de la concentration horizontale

Un autre danger est constitué par la concentration horizontale des médias. Ce phénomène menace fortement tous les États analysés à l’exception de la France, de l’Allemagne, de la Grèce et de la Turquie, où le risque est jugé moyen.

La concentration des médias. Source: capture d’écran.

Selon le rapport, la concentration horizontale est particulièrement visible dans le secteur audiovisuel, où le nombre de médias n’est pas assez important pour que l’on puisse parler d’une couverture du marché pluraliste.

La concurrence entre les plateformes en ligne est aussi clairement trop faible dans au moins 23 pays, alors que la concentration absolue du marché dans le secteur numérique constitue une menace dans tous les pays étudiés.

Le risque est particulièrement élevé pour les journaux et pour les médias locaux. Le facteur examinant la viabilité des journaux et celui consacré à la viabilité des médias locaux affichent un score de risque de 80% et de 76%. Souvent évoqué, l’affaiblissement de la presse locale menace « les communautés, leur participation à la vie démocratique et le contrôle des relations de pouvoir ».

Influence politique et autonomie

Selon l’étude, les médias de certains pays d’Europe de l’Est (dont notamment la Turquie) sont particulièrement confrontés à l’influence politique et au contrôle éditorial. Dans ces régions, les autorités sont impliquées dans le processus de nomination des dirigeants des entreprises médiatiques. De plus, les lois de nombreux États ne permettent pas un autocontrôle efficace.

L’indépendance politique des médias. Source: capture d’écran.

Dans de nombreux pays d’Europe de l’Est et du Sud, le problème de l’indépendance politique touche surtout les médias de service public. « Ces institutions sont généralement détenues par le gouvernement, qui, dans certains cas, les influence en permanence », expliquent les chercheurs.

Ceux-ci affirment qu’il existe « une division relativement claire entre l’Europe du Nord et de l’Ouest d’une part, et l’Europe centrale, orientale et méridionale d’autre part ». Pourtant, le danger représenté par le manque d’indépendance ne concerne pas que l’Europe de l’Est : le Luxembourg, l’Autriche et l’Italie se voient également attribuer un score de risque élevé.

Dans tous les pays européens, l’absence de réglementation dans le domaine de la publicité politique, en particulier en ligne, pose également problème. Des pays comme l’Allemagne et le Danemark, qui obtiennent de bons résultats dans de nombreux autres domaines, sont menacés. Cela est principalement dû à un manque de transparence et à des flux financiers difficilement identifiables entre les opérateurs numériques et les acteurs politiques.

Un risque plus élevé dans le contexte numérique

Les menaces à la pluralité des médias concernent davantage les médias numériques que les autres sources d’information. « À l’exception de la pluralité des marchés, le risque général et moyen lié aux médias numériques est plus élevé dans tous les domaines analysés », indiquent les chercheurs.

Cela est principalement dû à un manque de contrôle et de transparence des plateformes numériques et au traitement inapproprié des personnes, en particulier des minorités, sur internet.

Quelques recommandations

Au de-là de la « protection proactive » de la liberté d’expression par l’État, les chercheurs demandent que les mêmes normes en matière d’autocontrôle et de régulation des médias soient appliquées dans toute l’Europe. Ils appellent également l’Union Européenne à assurer la sauvegarde de l’indépendance des médias.

De plus, l’étude recommande des « incitations réglementaires » dans le domaine des marchés de l’information, ce qui pourrait assurer la survie des petits médias. Toutefois, la prudence s’impose avec de telles mesures, car elles ne doivent pas permettre à l’État d’exercer une influence.

Une taxe numérique appliquée au niveau supranational serait également une possibilité, estiment les chercheurs. Elle pourrait notamment contribuer financièrement à garantir la pluralité des médias.

En ce qui concerne l’injustice sociale dans les rédactions comme dans le public, l’équipe de recherche recommande une « politique d’égalité des sexes » et la participation active des minorités sociales.

L’étude brosse un tableau plutôt sombre du paysage médiatique européen. Le prochain Media Pluralism Monitor le sera certainement encore plus, car il inclura l’impact économique de la crise du coronavirus sur les médias et les conséquences de la pandémie sur la liberté de la presse.

Cet article a été initialement publié sur le site germanophone de l’EJO.

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One Response to La diversité des médias est de plus en plus menacée en Europe

  1. […] an article that originally appeared in German on EJO’s German-language site. It is also available in French on EJO’s French-language […]

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