Comment les médias européens couvrent-ils la crise migratoire ?

14 janvier 2020 • Déontologie et qualité, Formats et pratiques, Récent • by

Cinq ans après le début de la crise migratoire, aucune « solution européenne » n’a encore été trouvée. Source: Pixabay.

L’Observatoire européen du journalisme a analysé le traitement médiatique de la crise migratoire européenne dans 17 pays, à partir de 2’417 articles de presse parus entre 2015 et 2018. Les résultats montrent que la façon dont les médias rendent compte de ce sujet change principalement en fonction du pays et de la manière dont la migration y est perçue. Généralement, la couverture est dominée par les débats et les acteurs politiques et laisse peu de place à la voix des migrants.

Cinq ans après le début de la « crise migratoire en Europe », les controverses sur la migration ont profondément affecté les paysages politiques à travers l’UE, et aucune « solution européenne » n’a encore été trouvée.

Une nouvelle étude de l’Observatoire européen du journalisme (EJO), co-financée par la Otto Brenner Stiftung, met en lumière le rôle des médias dans le débat sur la migration : selon l’analyse comparative effectuée par l’EJO, le traitement médiatique de la migration et de l’asile change d’un pays à l’autre. De nettes différences en termes de quantité et de qualité sont visibles non seulement entre l’Europe occidentale et l’Europe centrale et orientale, mais aussi au sein même de l’Europe occidentale. L’étude révèle également de nombreux angles morts dans la couverture de ce phénomène.

Carte de la la crise migratoire européenne: les demandes d’asile dans les États de l’UE entre le 1er janvier et le 30 juin 2015 (Eurostat). Source: Wikipedia Commons.

L’EJO, un réseau de 12 instituts de journalisme à travers l’Europe, a analysé le traitement médiatique de la migration et de l’asile dans 17 pays. L’étude est basée sur 2’417 articles récoltés sur six semaines, sélectionnées entre août 2015 et mars 2018. Il s’agit du premier projet international comparant la couverture de la migration et de l’asile à travers autant de systèmes politiques, de systèmes médiatiques et de cultures journalistiques différents.

La perception géographique de la migration

Avec actuellement 1,1 million de réfugiés (selon les données du HCR pour 2019), l’Allemagne est sortie de la « crise migratoire européenne » comme l’un des cinq premiers pays d’accueil de réfugiés au monde, avec l’Ouganda, le Pakistan, la Turquie et le Soudan. Selon notre étude, cette position a donné lieu à une « perspective spécifique allemande » sur cette thématique : dans ce pays, la couverture médiatique de la migration dépasse de loin celle de tous les autres états analysés – et n’est égalée que par la Hongrie, dont le premier ministre Viktor Orban s’est positionné comme un adversaire de la chancelière allemande Angela Merkel en matière de politique migratoire.

L’étude montre des schémas de couverture fondamentalement différents entre, d’un côté, l’Allemagne, l’Italie et la Grèce, et, de l’autre, tous les autres pays de l’UE de notre échantillon. En Allemagne, en Italie et en Grèce, la migration et l’asile sont présentés comme relevant des affaires intérieures, ce qui reflète le fait que ces pays sont les principales cibles des mouvements migratoires.

Cependant, les médias des autres pays de l’UE que l’EJO a analysé traitent ce sujet principalement comme une question d’affaires étrangères, qui se pose hors de chez soi, au-delà des frontières nationales. Les médias en France, au Royaume-Uni et en Hongrie soulignent par ailleurs le rôle éminent de leurs dirigeants dans l’élaboration des politiques internationales.

La perception géographique de la migration change d’un pays à l’autre. Source: capture d’écran.

Le ton de la couverture varie aussi beaucoup d’un pays à l’autre. En général, les médias d’Europe centrale et orientale se concentrent davantage sur les problèmes associés aux migrants et sur les protestations qu’ils suscitent. Les médias d’Europe occidentale, au contraire, mettent l’accent sur leur situation et sur l’aide qui leur est apportée. Ils citent également beaucoup plus d’intervenants (non migrants) ayant une attitude positive à l’égard de la migration et de l’asile que leurs homologues d’Europe centrale et orientale.

La perception géographique de la migration, qui peut être considérée comme ayant lieu chez soi ou à l’étranger, a d’autres implications. Conformément à la théorie de Kai Hafez sur la couverture étrangère (2002), les pays ayant une perspective principalement nationale mettent l’accent sur les aspects positifs.

Un exemple est fourni par le journal allemand Süddeutsche Zeitung, dans lequel 35% des principaux acteurs cités sont des citoyens allemands et des institutions fournissant de l’aide aux migrants et aux réfugiés. Une tendance se dessine également lorsque nous comparons les données des médias de centre-gauche et des médias avec un profil plus conservateur : les premiers citent davantage d’intervenants ayant une attitude positive et parlent beaucoup plus souvent de la situation des migrants et de l’aide qui leur est apportée.

Spectateurs silencieux

L’un des principaux problèmes identifiés dans notre étude est que les médias analysés ne précisent ni le parcours, ni le statut juridique des personnes qui cherchent à entrer en Europe en tant que migrants ou réfugiés. La couverture est dominée par les débats et les acteurs politiques (45%), ce qui ne laisse presque pas de place (4% des articles) aux informations économiques, culturelles, historiques et contextuelles.

La plupart des articles confondent les migrants et les réfugiés ou restent peu clairs sur le statut des personnes concernées.

Seul un tiers des articles (33%) établit une distinction claire entre les réfugiés, qui ont un statut juridique protégé, et les migrants, qui quittent leur pays d’origine pour des raisons économiques, sociales, éducatives ou autres.

La plupart des articles (60 %) confondent les migrants et les réfugiés ou restent peu clairs sur le statut des personnes concernées. Le font-ils par ignorance ? Parce que les politiciens utilisent une formulation ambiguë ? Parce que les journalistes supposent que leur public ne fait pas la différence, ou parce qu’ils manquent de temps et de place pour être plus précis ? Notre étude ne peut pas répondre à ces questions ; par ailleurs, les médias restent également vagues sur les pays d’origine des migrants et des réfugiés. Seuls 778 des 2’417 articles analysés précisent d’où ils viennent – 293 articles mentionnent la Syrie, les autres « l’Afrique » (64), le Myanmar (30), l’Albanie et l’Ukraine (18 chacun), et l’Afghanistan (15).

La couverture est dominée par les débats et les acteurs politiques. Source: capture d’écran.

Le plus souvent, les migrants sont les spectateurs silencieux de la couverture de la migration. Sur les 26,6 % d’articles présentant réellement des migrants et des réfugiés, 18 % ne les couvrent qu’en tant que grands groupes anonymes. Seuls 8 % des articles les présentent comme des individus ou des familles – alors que les citoyens et les acteurs de la société civile des pays de destination apparaissent dans 18 % des articles. Et très peu de migrants et de réfugiés présentés dans les articles sont cités. Alors que les aidants sont individualisés, les personnes qui reçoivent de l’aide ne le sont pas.

« Donner une voix aux sans-voix »

Les médias européens pourraient s’inspirer des États-Unis, qui faisaient également partie de notre échantillon. Alors que le Washington Post s’est principalement concentré sur l’immigration en provenance d’Amérique centrale au cours de la période étudiée, le New York Times a adopté une perspective plus globale et a couvert aussi la « crise migratoire européenne ».

Contrairement au président Donald Trump, ces deux journaux ont adopté un ton sensiblement positif. Les articles américains incluent un nombre particulièrement élevé de migrants et de réfugiés, qui sont par ailleurs cités – probablement en raison de la tradition anglo-saxonne en matière de reportage et des codes professionnels qui mettent l’accent sur le fait de « donner une voix aux sans-voix ». Les seuls médias européens qui ont fait autant d’efforts dans ce sens sont les médias espagnols.

Nous concluons de ces résultats que l’on peut trouver dans les médias de chaque pays des approches plus diverses – ou du moins plus nuancées – des questions migratoires.

Cependant, l’étude montre également que dans d’autres pays, le débat public autour de cette question est souvent loin d’être aussi unilatéral qu’on le suppose, comme illustré par les médias hongrois. Magyar Hirlap, étroitement lié au gouvernement de Viktor Orban, ne présente pas un seul migrant ou réfugié dans ses articles au cours des six semaines d’étude. Mais sur le portail d’information indépendant index.hu, 33% des articles décrivent la situation des migrants et des réfugiés et l’aide qui leur est apportée, tandis que 15% seulement des articles mentionnent des problèmes et des protestations.

Nous avons également comparé le pourcentage d’intervenants cités ayant une attitude positive à l’égard de la migration et de l’asile avec le pourcentage de ceux qui avaient une attitude négative. En effet, dans presque tous les pays couverts par cette étude, les deux médias nationaux choisis pour notre échantillon offraient des positions opposées. Nous concluons de ces résultats que l’on peut trouver dans les médias de chaque pays des approches plus diverses – ou du moins plus nuancées – des questions migratoires. En Russie, par exemple, le journal libéral Kommersant offrait une image plus équilibrée que la Rossiyskaya Gazeta, qui appartient à l’Etat.

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One Response to Comment les médias européens couvrent-ils la crise migratoire ?

  1. […] Remarque : Cet article a été publié la première fois sur le site francophone de l’Observatoire Européen du Journalisme […]

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