Traiter des questions d’identité liée aux origines grâce au podcast « intimate »

8 novembre 2021 • À la une, Formats et pratiques, Innovation et numérique, Récent • by

Crédits photo : Pixabay. Le podcast intimate est un médium propice à raconter des histoires personnelles et à engendrer une connexion singulière et personnelle avec le public.

Le podcast, et en particulier le podcast intimate, comporte des spécificités qui lui sont propres, tant sur le fond que sur la forme. Ces singularités font de lui un médium favorable aux récits personnels et introspectifs. ll est ainsi particulièrement propice au traitement journalistique de l’identité liée aux origines.

Les podcasts natifs se multiplient dans le paysage médiatique et les médias traditionnels s’emparent de plus en plus de ce médium pour des productions originales et « alternatives ». Les médias relatifs à l’audio n’échappent pas à cette tendance. Le podcast a notamment pour but de se défaire des contraintes de la radio. Il incarne en effet un format plus souple que les émissions radiophoniques, puisqu’il est généralement atemporel, téléchargeable à la demande et selon les choix et intérêts du public.

Dans le podcast, le lien entre la personne narratrice et le public revêt une importance particulière. Richard Berry (2016) décrit le parcours des auditeurs et auditrices de podcasts comme un processus actif dans la sélection et la programmation, qui peut également générer un investissement émotionnel. Cet engagement particulier de l’audience implique que « les podcasts engendrent un sens d’hyper-intimité, où les auditeurs se sentent profondément impliqués à la fois dans le processus d’écoute, et dans le contenu qu’ils écoutent » (Berry, 2016, p. 6). Le sentiment d’intimité est aussi créé, selon l’auteur, par le fait que les personnes intervenant dans les podcasts semblent s’adresser directement et personnellement à leur public, en les interpellant et en témoignant parfois de sujets très personnels, comme cela peut être le cas lorsque des thématiques liées à sa propre identité sont abordées. Cette implication émotionnelle engendre ainsi un lien de confiance entre les auditeurs et auditrices et les personnes intervenantes (Berry, 2016).

En outre, les podcasts, parce qu’ils permettent notamment de se libérer des carcans médiatiques traditionnels, sont propices aux formats narratifs (Lindgren, 2016). Dans ces derniers, « le but d’un récit est de permettre à l’auditeur de participer à un processus de connaissance. En ce sens, il s’agit de lier l’auditeur au récit » (Preger, 2019, p. 16). Comme le résume Sven Preger, « l’audio narratif offre une expérience » (2019, p. 16) : il permet au public de s’immerger dans l’histoire racontée et de se sentir proche des événements, comme s’il le vivait lui-même. Les podcasts s’inscrivent ainsi en partie dans le courant du journalisme narratif, en raison de l’implication directe et subjective dans le récit des personnes qui les réalisent (Harrington, 1997). En effet, les journalistes ne se limitent pas à la simple retranscription de faits, mais elles et ils racontent par la même occasion des histoires « pour adoucir la description sèchement objective du réel » (Pelissier & Eyries, 2014, p. 1).

La méthode intimate pour les récits personnels

Les thématiques traitées dans le journalisme intimate, dont découle le podcast intimate, sont abordées sous le prisme de la subjectivité individuelle. Le cœur du récit ne se focalise pas uniquement sur la retranscription des faits, mais est constitué du ressenti des personnes qui vivent ces mêmes faits (Harrington, 1997). À la méthode journalistique traditionnelle, qui analyse les phénomènes sociaux sous plusieurs angles et notamment à travers le point de vue d’experts, Walt Harrington préconise plutôt de chercher à retranscrire le réel par le biais d’histoires personnelles à portée universelle : « L’objectif du journalisme intimate est simple : il s’agit de comprendre le monde des autres de l’intérieur, de comprendre et de dépeindre les gens comme ils se comprennent eux-mêmes [notre traduction] [1] » (1997, p. 24). Dans les podcasts traitant de l’identité liée aux origines, les récits sont intrinsèquement personnels puisqu’ils concernent l’intime. Les intervenantes et intervenants se racontent et partagent des éléments de leur vie privée, tels que leur histoire familiale, et le public est ainsi invité dans leurs questionnements personnels.

Le journalisme intimate peut être pratiqué tant à l’écrit qu’à la télévision ou à la radio. Cette dernière a toutefois l’avantage, selon Mia Lindgren, de mettre en avant les qualités émotionnelles de la voix humaine (2016). Elle favorise de ce fait également la narration personnelle : « La capacité de la radio à privilégier les qualités uniques et émotionnelles de la voix humaine qui partage des expériences personnelles est le moteur de la narration personnelle. […] La radio et les podcasts sont parfaitement adéquats pour explorer les expériences personnelles [notre traduction] [2] » (Lindgren, 2016, p. 24). Les récits personnels relatifs aux origines partagés à la radio ou dans les podcasts peuvent ainsi, grâce à leur portée universelle et aux capacités de la voix à transmettre des émotions, trouver écho dans le vécu des auditeurs et auditrices.

Ce constat est partagé par Siobhan McHugh, qui estime que l’audio est particulièrement propice à reproduire des récits personnels et intimes : « L’audio est un média puissant dont le caractère non-intrusif, la résonance affective et la nature enveloppante le rendent particulièrement adapté à la captation de récits personnels intimes [notre traduction] [3] » (2014, p. 153). Le format propre au podcast lui confère également cette dimension intimiste. En effet, le fait que le son généré soit souvent écouté par le public avec des écouteurs, au calme et de manière individuelle, favorise l’impression de proximité avec le récit et permet de franchir, voire d’effacer, les frontières spatiotemporelles (Swiatek, 2018).

Un vecteur d’émotions et de subjectivité

Le journalisme intimate repose en grande partie sur la subjectivité, non seulement celle des personnes interrogées, mais aussi celle de la ou du journaliste. Cette subjectivité journalistique s’illustre notamment dans le choix des intervenants et intervenantes, celui-ci étant essentiel afin de s’assurer de raconter une histoire dans laquelle le public peut s’identifier. Dans le journalisme narratif, duquel est issu le journalisme intimate, la sélection des protagonistes ne doit pas être laissée au hasard (Lallemand, 2011).

La subjectivité journalistique se retrouve également dans la manière de façonner le récit. En effet, la démarche intimate requiert une implication particulière de la ou du journaliste, qui doit établir un lien de confiance avec les personnes interviewées (Harrington, 1997). Cette relation pourra lui permettre de bien comprendre et connaître le sujet interrogé pour ainsi offrir au public un récit de sa personnalité, qui lui paraît être aussi fidèle que possible. Pour ce faire, les journalistes doivent non seulement être attentifs et attentives aux propos tenus par la personne interviewée, mais également aux éléments de contexte qui l’entoure, afin de rendre compte de ce qu’elles et ils ont vu avec leur propre sensibilité (Harrington, 1997). Cependant, pour permettre aux auditeurs et auditrices de s’identifier plus fortement à la personne interrogée, la ou le journaliste réalisant des récits intimate doit plutôt se mettre en retrait dans le rendu du récit : « L’objectif est d’être essentiellement effacé, de laisser les interprétations naître à l’intérieur des sujets eux-mêmes [notre traduction] » [4] (Harrington, 1997, p. 19).

Outre la subjectivité des journalistes, la construction du podcast intimate repose aussi en partie sur la transmission d’émotions, afin de générer de l’empathie. Dans le journalisme, la recherche de l’émotionnel contribue en effet à renforcer la proximité : « L’intégration de l’aspect émotionnel dans le journalisme (par opposition au reportage factuel) peut renforcer les impératifs journalistiques d’engagement des lecteurs et de transmission de l’information [note traduction] [5] » (Chong, 2019, p. 3).

Dans les médias audiovisuels, les émotions sont explicitement montrées et perceptibles, parfois même sans le son. Elles peuvent être aisément discernées à travers les images projetées, dans les expressions des visages, les gestuelles, les effets de montage ou même parfois les sous-titres. A la radio ou dans les podcasts, en revanche, les émotions ne peuvent être perçues par le public qu’à travers le son, grâce notamment aux inflexions de la voix. Le fait de n’avoir aucun support visuel oblige en effet les auditeurs et auditrices à se concentrer uniquement sur les voix. En ce sens, le public a davantage d’impressions sensorielles car il « peut et doit faire appel à son imagination pour vivre la scène dans son esprit. Il est ainsi aspiré par l’histoire » (Preger, 2019, p. 18). La voix revêt donc un rôle majeur dans la transmission des émotions en radio et dans l’audio en général : « La voix est la clé intime du cœur du public. En écoutant les expériences personnelles détaillées des « autres », les auditeurs se rapprochent des personnes dont ils partagent l’histoire. Les auditeurs ont l’impression de connaître les personnes qui s’expriment dans les programmes radios, qu’il s’agisse des journalistes ou des personnes interrogées [note traduction] [6] » (Lindgren, 2016, p. 27).

Un lien de proximité avec l’audience

Dans le podcast intimate, ce sentiment de proximité entre les intervenants et intervenantes et le public est généré non seulement par la voix, mais aussi à travers les récits de vie personnels des protagonistes, qui connectent les auditeurs et auditrices à leur propre expérience. Ces derniers développent alors une forme de compréhension et d’empathie pour les personnes qu’elles écoutent (Harrington, 1997).

Le journalisme intimate apparaît donc comme un moyen particulièrement propice pour traiter d’expériences individuelles à portée universelle. Les vécus relatifs à l’identité personnelle en font partie, puisque chaque être humain est confronté à des questionnements liés à son identité. Cette thématique fait d’ailleurs déjà l’objet de podcasts concernant, par exemple, des problématiques de genre, de race ou de sexualité[7]. L’identité spécifiquement relative aux origines est aussi ponctuellement traitée dans des podcasts[8], le plus souvent sous la forme de témoignages et de récits de vie qui constituent l’élément central de la narration. Ceux-ci ne sont néanmoins pas encadrés par le propos de spécialistes servant à contextualiser le sujet, comme cela peut être le cas à la radio. Il est en outre laissé libre cours à la parole des intervenants et intervenantes afin de partager leurs expériences et leur point de vue de manière détaillée, et avec peu, voire pas d’interruptions dans la narration de la part des journalistes.

Dans cette perspective, le podcast intimate est ainsi un médium propice à raconter des histoires personnelles et à engendrer une connexion singulière et personnelle avec le public, comme l’avance Lukasz Swiatek :

Le podcast est un média efficace pour créer des liens intimes. Il permet aux auditeurs d’avoir accès à de nouvelles idées d’autres personnes à travers le monde, de manière directe et rapprochée ; il fournit également un moyen aux individus et aux groupes de divers horizons de se connecter les uns aux autres. Le podcast réussit à fonctionner comme mécanisme de liaison, là où d’autres médias n’y arrivent pas [notre traduction] [9] (2018, p. 184).


[1] « The goal of intimate journalism is simple : it is to understand other people’s world from the inside out, to understand and portray people as they understand themselves. »

[2] « Radio’s capacity to privilege the unique and emotional qualities of the human voice sharing personal experiences is driving personal storytelling. […] Radio and podcast storytelling is perfectly placed to explore lived, personal experiences. »

[3] « Audio is a powerful medium whose non-intrusiveness, affective resonance and enveloping nature make it particularly suited to capturing intimate personal narratives. »

[4] « The goal is to be essentially self-effacing, to let interpretations arise from within the subjects themselves. »

[5] « [I]nfusing journalism with the emotional (as opposed to factual reporting) can enhance journalistic imperatives of engaging readers and communicating information. »

[6] « Voice is the intimate key to audiences’ hearts. By listening to detailed personal experiences of ‘others’, listeners become connected to the people whose stories they share. Listeners feel like they know the people speaking in the radio programmes, both the journalists and the interviewees. »

[7] Ces questions sont notamment abordées dans des podcasts de Binge Audio, tels que Les Couilles sur la table, Miroir miroir, ou Kiffe ta race.

[8] C’est le cas notamment dans certains épisodes du podcast Brise Glace produit par Le Temps, ou du podcast indépendant à l’intersection, du journaliste Anas Daif.

[9] « Podcast is an effective intimate bridging medium. It provides a way for listeners to access new insights in a direct, close way from others around the world ; it also provides a way for individuals and groups from diverse backgrounds to connect with each other. The podcast succeeds as a linking mechanism in ways that other media do not. »


Bibliographie

BERRY, R. (2016). Part of the establishment : Reflecting on 10 years of podcasting as an audio medium. Convergence : The International Journal of Research into New Media Technologies, 6, vol. 22, pp. 1-11.

CHONG, P. (2019). Valuing subjectivity in journalism : Bias, emotions, and self-interest as tools in arts reporting. Sage journals, 3, vol. 30, pp. 427-443.

HARRINGTON W. (1997). Intimate journalism : the art and craft of reporting everyday life. Californie : Sage publication.

LALLEMAND, A. (2011). Journalisme narratif en pratique. Bruxelles : De Boeck.

LINDGREN, M. (2016). Personal narrative journalism and podcasting. The Radio Journal : International Studies in Broadcast & Audio Media, 1, vol. 14, pp. 23-41.

MCHUGH, S. (2014). Audio storytelling unlocking the power of audio to inform, empower and connect. Asia Pacific Media Educator, 2, vol. 24, pp. 141-156.

PELISSIER N., EYRIES A. (2014). Fictions du réel : le journalisme narratif. Cahiers de Narratologie, vol. 26, Retrieved from https://journals.openedition.org/narratologie/6852.

PREGER, S. (2019). Geschichten erzählen : Storytelling für Radio und Podcast. Wiesbaden : Springer VS.

SWIATEK, L. (2018). The Podcast as an Intimate Bridging Medium. In D. Llinares & N. Fox & R. Berry (éds.), Podcasting : New Aural Cultures and Digital Media (pp. 173-187). Basingstoke : Palgrave Macmillan.


Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

Cet article est tiré du mémoire d’Isabel Ares, ancienne étudiante à l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel. 

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