NewsGuard passe au crible les médias européens

13 juin 2019 • Déontologie et qualité, Récent • by

Un slogan du site francophone de Newsguard – www.newsguardtech.com/fr

NewsGuard, la start-up américaine lancée en 2018 avec le but ambitieux d’évaluer la fiabilité des médias en ligne, et d’intégrer la notation dans les navigateurs des utilisateurs, a commencé son déploiement en Europe ces derniers mois. Les rédacteurs du réseau EJO ont examiné comment le plug-in de NewsGuard a été reçu dans trois pays où l’entreprise a commencé à attribuer des notes aux principaux sites d’information. Les analystes de NewsGuard se sont penchés sur un premier groupe de pays européens à temps pour les élections au Parlement européen : d’abord le Royaume-Uni (en avril), puis l’Italie, l’Allemagne et la France (en mai).

Au moment du lancement officiel dans chaque pays, NewsGuard visait à évaluer la crédibilité de 70 à 90 % des sites d’information de chaque pays. Pour ce faire, ses équipes d’analystes évaluent chaque site en fonction d’un ensemble de neuf critères de qualité. Cinq concernent le contenu et la politique éditoriale, les quatre autres portent sur la transparence en matière de propriété ou encore de conflits d’intérêts potentiels.

Les critères sont pondérés de sorte qu’une note élevée en termes de crédibilité rapporte plus de points qu’un bon score en matière de transparence. Un score de 60 points (sur un maximum de 100) est requis pour qu’un site web obtienne une note verte. Un site avec un score inférieur à 60 points obtient une note rouge.

Chaque site reçoit une « étiquette nutritionnelle » – une fiche détaillant les raisons pour lesquelles le média a reçu une note particulière et énumérant les sources consultées.

Le modèle d’affaires de Newsguard est basé sur l’octroi de licences d’évaluation de ses sites à des plateformes et moteurs de recherche.

Droit de réponse

La politique de NewsGuard est d’accorder aux sites Web un droit de réponse, avant et après la publication des étiquettes nutritionnelles. Ses analystes transmettent directement aux sites concernés leurs griefs, leur donnant ainsi l’occasion de réagir et de modifier leurs pratiques.

Selon Steve Brill, codirecteur de NewsGuard, ces étiquettes nutritionnelles sont essentiellement un travail en cours et les rédacteurs en chef de l’entreprise se font un devoir de s’engager auprès des sites qu’ils évaluent. « Nous sommes des journalistes, nous appelons toujours les gens pour des commentaires », dit-il à EJO.

Lors de leur évaluation initiale, les analystes de NewsGuard donnent généralement des notes rouges à une moyenne de 20 à 25 % des sites dans chaque marché des médias. Ces notes sont constamment mises à jour et plusieurs sites – y compris le Mail Online au Royaume-Uni – ont été mis au vert après avoir accepté d’entamer un dialogue avec NewsGuard au sujet de leur note.

« Environ un quart des sites Web que nous avons évalués ont changé une ou plusieurs de leurs pratiques après avoir consulté notre analyste afin d’améliorer leur pratique journalistique, ce dont nous sommes bien sûr très satisfaits « , déclare Gordon Crovitz, PDG de Brill à EJO.

Les mises à jour des étiquettes sont consignées et peuvent être consultées sur le site Web de NewsGuard.

« Industrie de la confiance »

Certains des sites d’info ayant obtenu une note rouge ont, comme on pouvait s’y attendre, réagi en questionnant la légitimité de l’initiative.

Breitbart News – qui est actuellement jugé insuffisant sur quatre des critères de qualité – a qualifié NewsGuard de « dernier effort des médias de l’establishment pour mettre sur liste noire les sites des médias alternatifs ».

Les commentateurs de RT (anciennement Russia Today) – dont le site en anglais échoue actuellement dans cinq catégories et dont le site en allemand échoue dans six catégories – l’ont décrit comme un « plug-in de censure » et un « plug-in orwellien« .

Le site de RT France obtient une note rouge, évalué insuffisant sur 6 critères

Des réserves ont également été exprimées par des médias bien notés par NewsGuard. Un commentaire publié par le magazine en ligne Slate – qui a obtenu une note exemplaire dans les neuf catégories – se réfère de manière quelque peu ironique à la croissance d’une « industrie de la confiance ». Le spécialiste de la technologie de Slate, Will Oremus, a noté que décider qui devrait être l’arbitre final de la crédibilité de la source était une question épineuse, car « même les arbitres les mieux intentionnés seront soumis à leurs propres biais et pressions extérieures ».

Le média français Libération – que NewsGuard qualifie de  » généralement conforme aux normes fondamentales de crédibilité et de transparence » – a également publié un article émettant quelques réserves quant aux liens étroits du projet avec l’industrie de la publicité, notant que l’un des principaux investisseurs de la société était le géant français de la publicité Publicis.

Approche « apolitique »

Parmi les journalistes chevronnés qui ont été recrutés comme conseillers et rédacteurs en chef par NewsGuard, certains insistent sur le fait que l’approche se veut totalement impartiale.

Richard Sambrook, directeur du Centre de journalisme de l’Université de Cardiff et conseiller principal de NewsGuard au Royaume-Uni, souligne le caractère « apolitique » du projet: « Bien qu’il y ait eu des allégations occasionnelles d’ingérence politique ou de partialité, je n’ai vu aucune preuve et j’ai pleinement confiance dans l’indépendance et la robustesse de l’approche de NewsGuard », confie-t-il à EJO.

Et Chine Labbé, analyste pour les opérations françaises de NewsGuard, qui travaillait auparavant pour Reuters à Paris, a déclaré à Libération : « Nous ne jugeons pas selon qu’un site est de droite ou de gauche, pro-européen ou non. Nous nous en fichons. Mais s’il y a un biais, il doit être clair pour le lecteur. Le plus important, c’est la transparence. »

Un outil pour les lecteurs

Angelo Paura, membre de l’équipe chargée de l’évaluation des sites italophones, a déclaré à l’EJO qu’il lui semblait absolument indispensable d’aider les lecteurs à naviguer un marché médiatique italien déroutant.

« NewsGuard est un outil essentiel pour combattre les niveaux record de désinformation en Italie. Le pays est une cible importante pour la propagande russe et plus généralement pour des acteurs mal-intentionnés désireux de répandre la colère et la désinformation, dans le but de diviser les citoyens et d’affaiblir la démocratie », a-t-il déclaré. « Nous ne sommes pas un filtre ; nous sommes un outil qui donne aux lecteurs un contexte pour mieux comprendre leurs sources d’information. »

Paura s’est également fait l’écho de Brill au sujet de l’approche journalistique de NewsGuard et de l’avantage que cela représente par rapport à l’utilisation d’algorithmes pour séparer le grain de l’ivraie. « Nous appliquons l’intelligence humaine à un problème que l’intelligence artificielle de la Silicon Valley n’a pas réussi à résoudre : le fléau de la désinformation et de la désinformation en ligne ».

Principes journalistiques

Dans l’ensemble, la démarche semble bien appréciée par les experts des médias de plusieurs pays européens.

Matteo Scanni, co-directeur de l’école de journalisme de l’Université Catholique de Milan, explique à EJO que la force de NewsGuard réside dans sa confiance dans les principes fondamentaux du journalisme.

« Des services comme NewsGuard, qui reposent sur le partage d’informations, peuvent apporter une contribution significative à un débat qui exige des efforts et une vigilance constants. L’un des aspects les plus intéressants de NewsGuard est le système d’évaluation, qui repose sur l’application de principes journalistiques classiques : des réunions en salle de rédaction pour déterminer les sites à cartographier, une évaluation approfondie de leurs forces et faiblesses et l’application de neuf principes de fiabilité. »

Plusieurs commentateurs allemands ont exprimé des doutes quant à la valeur de NewsGuard en tant qu’outil d’éducation aux médias. Philipp Müller, spécialiste des médias à l’Université de Mannheim, a déclaré à la Süddeutsche Zeitung que le projet semblait partir du principe que les consommateurs d’informations étaient incapables de juger eux-mêmes de la fiabilité des sites d’actualité, bien que des études récentes aient montré que la plupart des lecteurs sont en mesure de faire une évaluation raisonnable des sites qu’ils visitent.

Pas de monopole sur la vérité

Lena Frischlich, chercheuse à l’Université de Münster, spécialisée dans la diffusion de la propagande en ligne, ne dit pas autre chose. Selon elle, il existe des preuves suggérant que « les utilisateurs des médias ne sont pas si mal équipés pour évaluer la crédibilité des sites d’information alternatifs et établis ».

Elle reconnaît que l’évaluation de NewsGuard pourrait fournir des sujets de discussion utiles pour l’éducation aux médias dans les écoles, tout en soulignant que ses étiquettes « ne peuvent et ne doivent jamais remplacer la propre pensée du lecteur ».

Le consensus général semble toutefois porter sur l’extension de navigateur de NewsGuard, qui peut constituer un outil pour l’exercice de l’esprit critique des utilisateurs.

Christoph Neuberger, spécialiste de la communication à l’Université Ludwig Maximilian de Munich, a déclaré au service public Deutschlandfunk que si l’on ne peut attendre d’un seul système qu’il élimine le problème de la désinformation en ligne, dans le cas de NewsGuard « la transparence, la divulgation des critères et la possibilité de réparer les erreurs peuvent aider les utilisateurs à mieux gérer l’information et à reconnaître que personne sur Internet ne possède le monopole de la vérité ».

Rédigé par :

Paula Kennedy, EJO English editor, Reuters Institute for the Study of Journalism (RISJ), University of Oxford

Contributeurs:

Tina Bettels-Schwabbauer, éditrice du site EJO germanophone, Erich Brost Institute for International Journalism, Dortmund

Philip di Salvo, éditeur du site EJO italien, Institute of Media and Journalism, Università della Svizzera italiana, Lugano

David Gerber, éditeur du site EJO francophone, Académie du journalisme et des médias (AJM), Université de Neuchâtel

Kornélia R. Kiss, chercheuse associée au programme European Journalism Fellowship à la Freie Universität Berlin.

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