Tout risquer pour un média ?

22 novembre 2017 • À la une, Articles courts, Économie des médias, Innovation et numérique, Récent • by

Photo: Sébastien Vion / Ebdo le journal

Malgré un goût modéré des médias traditionnels pour la prise de risque, les initiatives novatrices et prometteuses essaiment dans le microcosme médiatique. Fin connaisseur du cas français, le sociologue Jean-Marie Charon pose un regard optimiste sur une décennie effervescente, qui a vu la création de dizaines de nouveaux médias aux paris éditoriaux à la fois variés et audacieux.

Les médias sont au cœur d’une mutation historique. Les anciens supports voient leurs publics s’éloigner, dans des proportions certes différentes, en même temps que la publicité recule. Le quotidien est le plus impacté. Les supports numériques bénéficient d’un engouement aussi bien des publics que des annonceurs, mais les modèles économiques restent souvent insuffisants dans l’information. Dans ce contexte, l’obsession de limiter les risques en dosant le déploiement de leurs activités sur le numérique sans abandonner leurs métiers traditionnels qui génèrent la plus grande part de leurs revenus, domine chez les éditeurs (au sens large).

Pourtant l’avenir des médias oblige à se départir de stratégies de rejet du risque qui animaient les services de développement pour au contraire engager les paris éditoriaux qui seront les seuls à permettre de trouver les formules de demain. Force est de constater que loin d’être dominé par un vent de défaitisme et de repli généralisé, le paysage est plutôt à la multiplication des projets et lancements. Les journalistes y sont présents, contrastant avec une image plutôt conservatrice de la profession. Les lancements se font sur le numérique, mais aussi l’imprimé, alors que les pronostics sur la fin du papier continuent de fleurir ici ou là.

Bouillonnement tous azimuts

La décennie qui s’est ouverte en 2007 avec le lancement de Rue89, suivi des Médiapart, Bakchich, Arrêt sur images, Dijonscope, Marsactu, etc. n’a cessé de voir se renouveler les offres, avec des projets entendant explorer des formes journalistiques que d’aucuns prétendaient condamnées, notamment le long et le lent. On pense ainsi aux médias Quatre heures, aux Jours, à L’Imprévu ou encore à Zéphir. En région les échecs tels que Dijonscope, Le Périscope à Amiens, Grand Rouen, etc. n’empêchent pas des relances telles celle de Marsactu ou des créations de réseaux de villes à l’image de Médiacités. Impossible de tous les citer, les 148 membres du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL) donnent la mesure du phénomène.

À côté des médias d’information numériques, des journalistes, souvent accompagnés de développeurs informatiques et de professionnels du visuel, créaient des start-up pour accompagner les rédactions dans des expériences éditoriales ou des formes de récit encore tâtonnantes, que ce soit la data visualisation (Wedodata, Askmédia), le développement informatique au service de l’éditorial (J++), le web documentaire (narrative) ou les newsgames (Pixel Hunt, Casus ludi).

Pendant ce temps, l’imprimé ne s’est pas éteint. Le rythme des créations est ralenti, mais cette image est pour partie occultée par des succès d’autant plus spectaculaires qu’ils avaient pu susciter le scepticisme. C’est le cas des « mook », emmenés par XXI ou 6 mois, ce sont aussi des objets éditoriaux atypiques comme Le 1 ou encore un quinzomadaire tel que Society qui vient défier les news magazines. Les annonces continuent, à l’image d’Ebdo.

Les profils des risque-tout

Diversité de sexes, de médias, de formation… En revanche, deux grands cas de figure se détachent chez les créateurs de médias. Les premiers sont expérimentés, ont parfois dirigé des rédactions (Pierre Haski, Edwy Plenel). Ils sont à un âge où donner un nouvel élan, un rebond, dans leur itinéraire professionnel trouve une opportunité dans le numérique ou un imprimé décalé des formes dominantes. Pour certains, ce sont des chocs rencontrés dans leurs rédactions à l’image de celle de Libération ou de L’Express qui va nourrir la création de Rue89, des Jours ou de Médiacités. Pour d’autres, c’est davantage un choix qui les conduit à délaisser un emploi dans un média traditionnel : XXI, Grand-Rouen, Rue89 Strasbourg, etc.

Les seconds sont jeunes, voire très jeunes. La création de leur média est parfois leur premier emploi, lorsqu’ils ne sont pas encore en formation (Quatre Heures, Ijsberg, 8e Étage, Carré d’Info, etc.). La création du média est, dans ce contexte, synonyme de réalisation de leur conception du métier de journaliste ou du geste professionnel qu’ils valorisent particulièrement dans celui-ci : reportage, investigation, traitement des données, spécialisation dans un domaine, etc. En créant leur propre média, ils pensent éviter les lents parcours au sein des rédactions traditionnelles, avec passage par des postes ingrats (desk web) ou et subordination à des hiérarchies qui ne partagent pas forcément leurs objectifs ou leurs valeurs.

Tous les créateurs de médias ne sont pas dans ces deux pôles. Certains manifestent une pugnacité dans la réalisation qui les amène à reprendre la démarche après échecs ou déceptions. Laurent Mauriac crée Brief.me au sortir du rachat de Rue89. Mélissa Bounoua (@misspress), qui entreprend la création d’un site de podcast, après avoir œuvré à Arte, 20Minutes.fr, Le Plus de L’Obs et Slate. Certains s’adossent à des personnalités aux profils de managériaux (Contexte, SoPresse) ou de réussite dans des domaines contigus, tels que l’édition (XXI, 6 mois, Ebdo).

Horizons et niches

Pourquoi privilégier la création de sa propre entreprise éditoriale au moment où la plupart des grands médias sont engagés dans le renouvellement de leur offre en même temps qu’ils consacrent des moyens substantiels au numérique ? De ce point de vue, la décennie qui sépare la naissance de Rue89 et la création de Médiacités ou d’AOC a modifié profondément la donne. Rares sont ceux qui imaginent concurrencer les grands médias sur le web avec une offre généraliste et gratuite.

Désormais, qu’il s’agisse de numérique ou d’imprimé, voire demain de radios et télévisions renouvelées, les démarches se concentrent sur ce qu’il est convenu d’appeler une « niche » qui croise le plus souvent, un domaine d’information, plus ou moins spécialisé, un mode de traitement bien précis, éventuellement un type de narration en invention et un public, précis, une « communauté », qui partage la motivation pour le type d’information proposée, sa présentation et les valeurs qui sous-tendent la démarche éditoriale.

L’objectif n’est plus de rassembler des audiences par centaines de milliers d’abonnés, mais de réunir des abonnés, acheteurs réguliers, éventuellement contributeurs financiers en amont qui se comptent en milliers, voire dizaines de milliers : Médiapart est un succès indiscutable avec plus de 130 000 abonnés. La réussite de XXI ou de Society se situe autour de 50 000 acheteurs.

Le point crucial est celui de la crédibilité de l’information proposée, de la relation avec un public dans des domaines très circonscrits : L’enquête locale dans les métropoles régionales pour Médiacités, La culture des femmes de la génération Y pour Cheekmagazine, la décision publique pour Contexte, la sélection des informations les plus fortes (« curation ») de la journée pour Brief.me, le reportage au long cours pour XXI ou Le quatre heures, l’expérimentation de narrations de l’information encore en invention (Wedodata, J++, Pixel Hunt, etc.)…

Même pas peur !

Qu’ils soient riches d’expériences multiples ou au seuil d’entrée de la profession, tous valorisent la dimension expérimentale, le goût pour la création, l’appétit de la mise à l’épreuve, l’attirance pour le défrichage des chemins vierges ou peu fréquentés.

De ce point de vue, les propos des Pierre Haski, Jean‑Christophe Boulanger, Karen Bastien, etc. convergent quant à la perspective d’inventer une nouvelle presse, tout en renouvelant le journalisme et l’information. Edwy Plenel parlait de Médiapart comme d’un « petit laboratoire du journal du XXIᵉ siècle ». En fait, un certain goût du risque et de l’aventure professionnelle. La plupart partent avec peu de moyens ou mettent dans l’entreprise des indemnités de départs lors de plans sociaux. Ils expérimentent les différentes modalités de crowdfunding.

Certains, plus proches de l’entrepreneuriat, tâtent de la recherche d’investisseurs prêts à les accompagner. Tous savent que la création, l’innovation, l’expérimentation, l’aventure dans un paysage économique en devenir peut déboucher sur l’échec, qu’il s’agisse de revente à un média sans garantie de la pérennité du concept éditorial ou qu’il s’agisse du dépôt de bilan. Tous pourtant pourraient bien se retrouver dans la formule de Pierre Leibovici, cofondateur de L’Imprévu : « Oui nous pouvons échouer, mais ce sera une expérience formatrice. »

Cet article est initialement paru sur The Conversation; pour lire l’article original, c’est par ici.
The Conversation

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