Pour répondre à la désinformation, il faut d’abord se poser les bonnes questions

5 décembre 2019 • Déontologie et qualité, Récent • by

Image: AS

Le traitement médiatique de la désinformation est problématique. Le fact-checking opéré par les médias est accusé au mieux de crier dans le vide, au pire d’amplifier la diffusion des contenus qu’il est censé combattre. Le risque d’augmenter la portée d’une fausse information se présente chaque fois qu’un journaliste décide d’écrire à son sujet. Cela pose des problèmes éditoriaux, éthiques et techniques que les codes de déontologie n’abordent pas. Un guide de Victoria Kwan tente d’y répondre. EJO a résumé ce texte.

Dans un précédent article publié sur EJO, nous suggérions que le premier pas pour combattre la désinformation est de comprendre sa complexité, ses nuances et ses différences. Nous avions donc résumé la classification proposée par Claire Wardle, à l’origine du terme « trouble de l’information ».

Mais comment agir sur le plan pratique ? Même si le journaliste arrive à mieux identifier la nature d’un contenu manipulé, comment doit-il le traiter ? La couverture médiatique d’une fausse nouvelle risque toujours d’amplifier sa diffusion, indépendamment de son contenu.

Pour faire face à ces difficultés très concrètes, il n’y a pas une réponse, mais plutôt des questions. Des questions que tout journaliste devrait se poser quand il a affaire à une fausse information. Tel est l’avis que Victoria Kwan, éditrice de First Draft, expose dans le guide « Responsible reporting in an age of information disorder ». En voici les principales lignes.

La « trompette de l’amplification »

Le problème principal posé par le traitement médiatique de la désinformation est donc celui de son amplification involontaire. « Face à un contenu trompeur, le premier réflexe d’un journaliste est de mettre le mensonge en lumière, d’expliquer pourquoi il est faux », explique Victoria Kwan. Portant, cela n’est pas forcément la bonne solution.

A l’ère du « trouble de l’information », la désinformation naît à l’intérieur de niches et de forums anonymes, d’où elle peut se frayer un chemin à travers l’écosystème médiatique. La couverture par un média mainstream est le sommet de ce chemin, souvent l’objectif ultime de ses auteurs, comme illustré par ce que Victoria Kwan appelle la « trompette de l’amplification ».

La « trompette de l’amplification ». Source: First Draft

L’ampleur et la portée d’une fausse information dépendent donc de sa position dans l’écosystème médiatique. Pour cette raison, le timing est crucial. En parler trop tôt peut se révéler nuisible. « Si le contenu que vous envisagez de couvrir n’existe que dans des communautés de niche, le fait d’écrire à son sujet peut augmenter énormément sa diffusion », détaille l’autrice du guide. « D’autre part, réagir trop tard est également négatif, puisque le mensonge a peut-être déjà échappé à tout contrôle ».

A la recherche du « point de basculement »

Il faut donc identifier un « point de basculement » (tipping point), le moment le plus approprié pour couvrir une fausse information. Ce dernier est généralement mesuré lorsque le contenu en question sort d’une communauté de niche et débarque sur les réseaux sociaux, par exemple lorsqu’il passe de 4chan à Twitter. « Le point de basculement varie en fonction du pays et des particularités de la situation », détaille l’éditrice. Son identification implique les questionnements suivants :

  • Combien de trafic un élément de désinformation devrait-il avoir avant qu’on s’y attaque ?
  • Comment le mesurer ?
  • Comment considérer les hashtags utilisés sur Twitter ? Faut-il accorder plus d’importance au nombre de personnes qui les utilisent ou au fait qu’ils sont utilisés par certains groupes, comme les journalistes ou les politiciens ?

Extrémisme, conspirationnisme, manipulations

Les difficultés ne s’arrêtent pas une fois le point de basculement identifié. Même si l’on a choisi le « bon moment » pour s’attaquer à un contenu trompeur, il faut encore comprendre comment le faire tout en minimisant les risques d’amplification. L’éditrice donne trois exemples, trois cas problématiques : l’extrémisme, le complotisme et les contenus manipulés.

  • Le premier cas indique les manifestes que les auteurs de tueries de masse mettent en ligne avant de passer à l’acte. Pour Victoria Kwan, ces textes peuvent faire des adeptes. Le manifeste d’Anders Breivik a inspiré le tueur de Christchurch, dont le texte a à son tour inspiré l’auteur de la fusillade d’El Paso.
  • Quant aux théories conspirationnistes, elles « naissent souvent dans des coins sombres d’internet, où elles sont faciles à ignorer », explique l’autrice du guide. Le risque d’amplification est donc réel pour les journalistes. D’où l’importance de trouver le bon moment pour en parler.
  • L’expression « contenu manipulé» désigne enfin un contenu authentique, souvent une image ou une vidéo, dont un aspect a été modifié. « Il s’agit d’un moyen particulièrement puissant de répandre de la désinformation, détaille Kwan, car les gens sont plus enclins à croire ce qu’ils voient ».

Un exemple de contenu manipulé: une vidéo de Nancy Pelosi a été déformée pour la faire paraître ivre ou malade. Source: capture d’écran YouTube

Se poser les bonnes questions

Comment se comporter face à ces contenus ? Bien que différents les uns des autres, ils sont conçus pour être massivement diffusés. D’un point de vue journalistique, ils sont dignes d’intérêt, « mais il vaut aussi la peine d’examiner comment les couvrir et comment minimiser leur amplification ». Pour ce faire, les journalistes peuvent réfléchir à deux aspects.

  • Vocabulaire

Quelle est la meilleure manière de se référer à ce matériel ? Dans le cas de l’extrémisme, faut-il utiliser le mot « manifeste », ou des termes plus neutres, comme « texte » ou « document » ? Et pour décrire des contenus manipulés ? Il est peut-être utile d’expliquer que le contenu est « manipulé » plutôt que « faux », ce qui peut prêter à confusion pour les lecteurs, surtout lorsque la désinformation est basée sur des photos ou vidéos authentiques.

  • Restitution

Le problème central posé par la couverture de la désinformation réside dans sa restitution. Comment inclure un contenu mensonger, disons une image ou une vidéo, dans un reportage ? Faut-il utiliser des captures d’écran, inclure un hyperlien ou intégrer l’original ? Lorsqu’il s’agit d’un texte, quelle quantité de ce matériel les rédactions devraient-elles mettre à disposition des lecteurs ? Et de quelle manière ? Faut-il utiliser des liens, des captures d’écran, ou des extraits ?

Le problème des liens et du référencement

Ces questionnements autour de la restitution ont des implications purement techniques. Imaginons qu’un journaliste est en train d’écrire un article sur un site qui diffuse des fausses informations. A un moment donné, il doit choisir si inclure un hyperlien vers le site dont il est question dans l’article. Normalement, il s’agit d’une bonne pratique pour favoriser la transparence. Dans notre exemple, la réponse est plus compliquée.

Inclure un lien vers un site de désinformation est aussi une forme d’amplification. Cela peut diriger le trafic des lecteurs vers ce site, ou optimiser sa visibilité dans les résultats de recherche en ligne.

Choisir de ne pas inclure le lien n’est pas une bonne idée non plus. Cela pourrait conduire les lecteurs à rechercher eux-mêmes la source de la désinformation, ce qui pousse aussi le site plus haut dans les résultats de recherche en ligne.

Les liens « no-follow »

La première option est de recourir à des captures d’écran, mais certains lecteurs peuvent toujours aller rechercher eux-mêmes le site original, en boostant ainsi son classement de recherche.

Une autre option est d’utiliser des liens « no-follow », qui peuvent être facilement créés en ajoutant rel= »nofollow » au HTML du site en question. Cette valeur (nofollow) indique aux moteurs de recherche d’ignorer le lien lors de l’évaluation du classement de la page de destination.

Les liens « no-follow ». Source: First Draft

« Du point de vue du lecteur, cela ne change rien. Ces liens amènent toujours directement sur le site en question, ce qui signifie un trafic et une attention accrus, détaille Victoria Kwan. Cependant, ils évitent la complication supplémentaire d’augmenter le rang de recherche du site ». Le recours aux liens « no-follow » ne permet pas de résoudre entièrement ce problème, mais d’en réduire les conséquences négatives.

Une couverture médiatique exigeante

L’univers de la désinformation est complexe et sa couverture médiatique se révèle très exigeante. « Les journalistes doivent avoir une conscience aiguë des écosystèmes pollués dans lesquels ils opèrent, résume Victoria Kwan, ainsi que des multiples façons dont ils peuvent amplifier les fausses nouvelles ». Il est donc nécessaire de prêter attention à chaque étape du processus, de se poser les bonnes questions. « Elles sont essentielles pour atteindre l’objectif fondamental du journalisme : fournir aux lecteurs des histoires correctes sur le monde dans lequel on vit ».

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

Print Friendly, PDF & Email

Tags: , , , , , ,

One Response to Pour répondre à la désinformation, il faut d’abord se poser les bonnes questions

  1. […] نشر هذا المقال بالنسخة الفرنسية للمرصد الأوروبي للصحافة وترجم من قبل الدكتور المهدي الجندوبي. وهو أستاذ مساعد، […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Send this to a friend