Une bonne formation renforce le journalisme éthique et la démocratie

1 février 2021 • Déontologie et qualité, Pédagogie et formation, Récent • by

Une société libre exige un journalisme indépendant et une formation journalistique pertinente, mais les circonstances s’y opposent souvent. Photo: Tamanna Rumee via Unsplash

A l’occasion de son 75e anniversaire, célébré fin 2020, la revue académique Journalism & Mass Communication Educator a publié une édition spéciale consacrée aux compétences fondamentales qui devraient faire partie de l’enseignement du journalisme. Les auteurs ont aussi mis l’accent sur l’importance de l’internationalisation des programmes d’enseignement.

Dans l’avant-propos du numéro spécial, Jeremy Harris Lipschultz, professeur au Social Media Lab for Research and Engagement de l’université du Nebraska à Omaha, se demande ce qui pourrait nous attendre d’ici 2045. L’intelligence artificielle bouleversera-t-elle les médias et, par extension, l’enseignement du journalisme ? Les étudiants en journalisme vont-ils ressentir l’impact économique de la pandémie de Covid-19 ? L’enseignement à distance, qui a été si rapidement mis en place pendant la pandémie, sera-t-il maintenu ? Les forces politiques, sociales et technologiques d’aujourd’hui et de demain vont-elles bouleverser ce que nous entendons par journalisme, information et divertissement ?

Une société libre exige un journalisme indépendant et une formation journalistique pertinente, souligne M. Lipschultz, mais les changements économiques, politiques et sociaux s’y opposent souvent.

« La montée du fascisme, les progrès de la technologie numérique et les difficultés économiques des médias entravent le journalisme et la communication de masse dans le monde entier », expliquent également dans leur article John V. Pavlik, professeur de journalisme à l’université Rutgers, Adnan Abu Alsaad, professeur à l’université de Dilja en Irak, et Peter Laufer, professeur de journalisme à l’université de l’Oregon.

Combinées à l’internationalisation croissante du journalisme et des médias, ces forces posent des défis extraordinaires, estiment les trois auteurs, mais offrent au même temps « des possibilités uniques d’innovation dans le journalisme et la communication médiatique ». Celles-ci comprennent le data journalisme, le recours aux drones et aux algorithmes, le journalisme VR.

Selon Pavlik, Alsaad et Laufer, dix principes fondamentaux devraient être présents dans l’enseignement du journalisme dans le monde entier. Cela permettrait de préparer au mieux les futurs professionnels des médias et de jeter ainsi les bases d’une société civile bien informée.

Les auteurs s’appuient sur le modèle de cursus pour la formation au journalisme élaboré en 2007 par l’UNESCO, sur des données secondaires provenant d’enseignants en journalisme du monde entier et sur leur propre expérience d’enseignement.

  • 1. La recherche de la vérité

Tous les formateurs sont convaincus que la vérité est une pierre angulaire du journalisme éthique et un principe fondamental que tous les aspirants journalistes devraient connaître. Une récente étude financée par l’UNESCO sur l’enseignement du journalisme en Europe du sud-est, citée dans l’article, souligne que les journalistes « doivent rester objectifs, véridiques et à jour, contribuant ainsi à promouvoir les processus démocratiques ».

  • 2. Le reportage original : le journalisme de première main

Les reportages originaux fournissent les éléments de base des articles (les faits) et d’autres formats tels que les infographies (les données). Il est particulièrement important d’effectuer des enquêtes approfondies, car la vérité est souvent cachée. La vérification des faits joue un rôle important dans la collecte des informations.

  • 3. L’importance du storytelling

Les enseignants en journalisme autour du globe accordent une importance capitale à la maîtrise des techniques de narration. Le storytelling devrait caractériser toute production journalistique, y compris les infographies, les photos, les vidéos et les podcasts.

  • 4. La liberté d’expression, qui garantit une communication publique sans censure étatique

Le journalisme indépendant est menacé partout par des politiciens qui s’en prennent à la liberté de la presse. Ces dernières années, également en Europe, de plus en plus de politiciens ont exprimé leur profond mépris pour les médias et ont tenté de présenter publiquement les journalistes comme des ennemis de l’État.

Pour s’engager dans un discours public solide et demander des comptes aux puissants, les journalistes doivent avoir la liberté de dire la vérité. La liberté d’expression et de la presse est essentielle au journalisme et constitue un principe largement accepté par les formateurs en journalisme du monde entier.

  • 5. L’indépendance : l’engagement envers la vérité et le public, et non envers des sources ou des organisations

L’indépendance et l’impartialité sont nécessaires aux journalistes pour délivrer des informations auxquelles le public peut faire confiance. Ils devraient adopter une position neutre sur les questions d’intérêt public et séparer l’opinion des informations factuelles.

  • 6. Les nouveaux médias et les nouvelles technologies de la communication

Les nouvelles plateformes et les nouveaux dispositifs permettent aux journalistes de réaliser des reportages plus approfondis, de fournir plus de contexte et d’utiliser un éventail toujours plus large d’outils numériques, qui permettent d’atteindre un public souvent sceptique et déconnecté des médias traditionnels. Les journalistes devraient se servir de ces outils, notamment le multimédia, la géolocalisation, la réalité augmentée, la réalité virtuelle et la réalité mixte.

  • 7. La précision des reportages

Les journalistes devraient s’assurer de l’exactitude et de la fiabilité des faits qu’ils couvrent en s’appuyant, dans la mesure du possible, sur au moins deux sources fiables. L’exactitude de leur travail permet d’établir la confiance. Toutefois, lorsque des erreurs se produisent, ce qui est inévitable, les médias devraient rapidement les corriger et publier une rectification.

  • 8. L’inclusion : l’intégration de toutes les personnes et de tous les points de vue

L’inclusion est un moyen efficace d’intégrer un large éventail d’opinions et de voix différentes. Pour ce faire, un média devrait non seulement garantir la diversité en termes de race, de sexe et d’identité parmi ses employés, mais aussi inclure dans ses reportages des représentants de tous les groupes, en particulier les groupes marginalisés.

  • 9. Le contexte

Les journalistes devraient éviter de se concentrer uniquement sur l’actualité et de diffuser des informations décontextualisées, alors que c’est précisément grâce au contexte que le public peut comprendre pleinement une nouvelle est sa signification. Il faut donc toujours tenir compte de l’arrière-plan juridique, politique et culturel et établir des liens plus larges avec l’histoire, l’économie, le changement climatique et la durabilité.

  • 10. L’éthique

L’éthique fournit la boussole morale qui permet aux journalistes de travailler de manière responsable et de gagner le soutien et la confiance du public. Les journalistes devraient mener leurs enquêtes de manière socialement responsable, en se demandant toujours si l’intérêt général l’emporte sur le droit à la vie privée. Ils ne devraient pas déformer intentionnellement les faits ou plagier. En fin de compte, une pratique journalistique éthique signifie ne rien faire qui puisse compromettre la vérité.

Faire progresser l’internationalisation de l’enseignement du journalisme

Il est également important de promouvoir l’internationalisation des programmes de formation et l’enseignement du journalisme transfrontalier collaboratif, indique un autre article du numéro spécial. Les nouvelles technologies de communication et l’impact de la mondialisation ont montré la nécessité d’un journalisme qui regarde plus loin que le bout de son nez et qui s’oriente vers le monde, soulignent Belinda Middleweek, maître de conférences à l’université technologique de Sydney (UTS) en Australie, Monica Attard, professeure de journalisme à l’UTS, et Bruce Mutsvairo, professeur de journalisme à l’Université d’Auburn aux États-Unis.

Les récents appels à la coopération internationale entre les professionnels des médias s’inscrivent dans cette volonté d’adopter une démarche plus ouverte sur le monde.

Le Global Journalism Project, que les auteurs analysent dans leur article, en est un exemple. En 2019, plus de 260 étudiants de plusieurs universités autour du monde (l’UTS en Australie, l’université Aga Khan au Kenya, l’université Makerere en Ouganda, l’université catholique d’Eichstätt-Ingolstadt en Allemagne, l’université Babeș-Bolya en Roumanie, l’école de journalisme Walter Tobagi en Italie et l’université Columbia aux États-Unis) ont collaboré virtuellement au sein de groupes de deux pour produire des reportages multimédias pertinents pour leurs pays partenaires respectifs, sur des sujets tels que le changement climatique, les réfugiés et la pauvreté.

Comme le montre l’évaluation du projet, les étudiants ont travaillé avec beaucoup d’enthousiasme dans cet environnement d’apprentissage international – quels que soient les défis qu’ils ont rencontrés dans ce cadre. Le plus grand obstacle, selon Middleweek, Attard et Mutsvairo, était la mauvaise connexion à Internet dans certains pays, comme l’Ouganda, qui affectait la communication entre eux.

Néanmoins, les avantages l’emportent sur les inconvénients. Les étudiants ont pu notamment développer une conscience mondiale et une compréhension des conditions de travail des journalistes dans d’autres pays, ce qui est fondamental pour pratiquer ce métier de manière éthique au XXI siècle.

Sur la base de leur évaluation du projet, Middleweek, Attard et Mutsvairo recommandent les lignes directrices suivantes pour l’internationalisation du programme d’études :

  • Les étudiants devraient être sensibilisés à la pauvreté en matière d’information et à la fracture numérique, et donc aux questions de l’infrastructure dans le journalisme international.
  • Le personnel et les étudiants devraient être encouragés à développer un environnement de communication diversifié et varié qui tienne compte des différences interculturelles, technologiques et géographiques des pays partenaires avec lesquels ils travaillent.
  • Les étudiants devraient se familiariser avec les facteurs sociaux et culturels susceptibles d’influencer la pratique journalistique dans les pays de leurs partenaires afin de mieux connaître leur mode de travail.

Cet article a été initialement publié sur le site germanophone de l’EJO.

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