L’impact unique et durable de la satire sur les écosystèmes médiatiques

13 août 2020 • Déontologie et qualité, Formats et pratiques, Récent • by

Le principal bénéfice de la satire réside dans sa capacité à promouvoir la liberté d’expression. Image: AS

Normalement, satire et information ne font pas bon ménage. Le concept d’info-divertissement est souvent utilisé de manière péjorative, alors que pour la chercheuse Claire Wardle, la satire peut parfois être source de désinformation. Pourtant, dans les pays où la liberté d’expression est limitée, elle permet d’informer la population, de développer son esprit critique et de dénoncer les abus des autorités.  C’est ce qu’argumentent Dillon Case et Kevin Bleyer, auteurs d’un rapport publié par le Center for International Media Assistance (CIMA).

Intitulé « Are Punchlines the New Front Lines of Media Development? », le rapport part du principe que la satire est bien plus qu’un divertissement. Au contraire, elle fournit au public, à travers le filtre de l’humour, « un point de vue, une leçon, un moment d’enseignement. »

Ce caractère lui permettrait d’avoir un impact « unique et durable » sur les écosystèmes médiatiques, notamment dans les États où la liberté d’expression et la rentabilité des médias sont en danger.

Les auteurs du rapport adoptent l’angle du développement des médias (media development). Ce terme désigne les efforts d’aide nationale et internationale visant à soutenir les médias et à améliorer les paysages médiatiques dans les pays du Sud. Selon le rapport, la satire peut contribuer à ces efforts. Pour démontrer cette thèse, les auteurs s’appuient sur plusieurs études de cas réalisées dans des pays tels que la Serbie, le Nigeria, la Zimbabwe, ou le Venezuela.

Liberté d’expression

Le principal bénéfice de la satire réside dans sa capacité à promouvoir la liberté d’expression. Tout d’abord à travers son contenu. La satire peut critiquer les autorités, interpeller le gouvernement et dénoncer ses abus, en assurant donc la même fonction que les médias traditionnels. Mais contrairement à ces derniers, elle peut recourir à l’humour et au divertissement pour protéger les journalistes et diffuser des informations.

L’existence de la satire contribue au pluralisme des médias et offre des points de vue opposés.

Plus généralement, l’existence même d’une émission satirique favorise la liberté d’expression, parce qu’elle « contribue au pluralisme des médias et offre des points de vue opposés. »

Il est clair que ce principe s’applique surtout aux écosystèmes médiatiques en développement : un « énième show à New York » n’aura pas le même impact en termes de liberté d’expression qu’une nouvelle émission satirique lancée à Lagos, Skopje ou Caracas, estiment les auteurs.

Atteindre de nouvelles audiences

La satire permet aussi d’attirer et d’impliquer des publics qui ne s’intéressent pas ou qui n’ont pas accès à une information indépendante et au journalisme d’investigation.

Ce constat concerne tout d’abord les jeunes, qui ont tendance à préférer les émissions satiriques aux contenus informationnels. Or selon les auteurs, la satire peut les pousser à s’informer : « en regardant une comédie satirique d’actualité, les jeunes se renseignent sur des questions cruciales et sont plus susceptibles d’aller chercher des informations supplémentaires sur les sujets abordés dans l’émission. »

En regardant une comédie satirique d’actualité, les jeunes se renseignent sur des questions cruciales et sont plus susceptibles d’aller chercher des informations supplémentaires.

Ceci peut d’ailleurs les encourager à voter et à s’impliquer davantage dans la vie politique, alors que dans de nombreux pays, les 18-35 ans sont souvent un public politique difficile à atteindre.

De plus, la satire peut créer un lien social avec des audiences isolées et difficiles à atteindre. Les auteurs citent l’exemple de l’émission vénézuélienne « El Betulio », qui utilise la satire pour expliquer des questions complexes, telles que les services publics, la santé et les transports, aux habitants des zones rurales.

Durabilité économique

Les projets de développement des médias ne sont souvent pas durables. Comme ils dépendent des aides internationales, ils risquent de disparaître une fois que le financement des donateurs prend fin. En d’autres termes, ils peinent à trouver des sources de financement locales.

La comédie satirique, « avec le format et le mode de distribution appropriés », peut au contraire devenir durable sur les marchés locaux, grâce à sa popularité auprès des jeunes. « Les annonceurs, les sponsors et les distributeurs ont souvent un intérêt commun à atteindre les jeunes de 18 à 35 ans », expliquent les auteurs du rapport. De plus, dans de nombreux pays où la communauté du développement international est active, la population jeune est extrêmement importante.

Le cas de l’émission satirique nigérienne « The other news » confirme cette thèse. Soutenue à l’origine par des donateurs internationaux, elle est devenue l’émission la plus regardée en prime-time lors de sa première saison. Ce succès a attiré les annonceurs, qui ont soutenu le programme malgré les restrictions du paysage médiatique nigérien.

Développer l’esprit critique

La comédie satirique peut également favoriser l’éducation aux médias, grâce aux effets positifs qu’elle aurait sur les spectateurs.

« Il y a passablement d’études scientifiques qui montrent que la satire pousse le public à réfléchir de manière critique et à s’informer davantage sur les sujets abordés pendant les émissions », affirment les auteurs du rapport.

La comédie satirique agit à la fois comme un chien de garde et comme un éducateur.

« A cet égard, la comédie satirique agit à la fois comme un chien de garde et comme un éducateur », poursuivent-ils. Elle aide le public à réfléchir de manière critique sur les médias qu’il consomme, ce qui lui permet aussi de reconnaître la désinformation, en contribuant à la lutte contre ce phénomène.

Pour assurer cette fonction, il faut pourtant que les émissions satiriques, qui adoptent souvent les codes des vrais programmes d’information, mentionnent clairement leur caractère parodique.

En conclusion, « la satire peut clairement compléter l’information, accroître l’engagement des citoyens, et demander des comptes aux gouvernements en proposant une analyse critique des événements actuels », résument les auteurs.

En raison de ces éléments, concluent-ils, « les humoristes demandent aux acteurs du développement d’être pris au sérieux. »

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et les auteures soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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