Contre l’obsession de l’innovation technique en journalisme

30 janvier 2019 • Innovation et numérique, Récent • by

La recherche incessante du « strass et paillette » cause une importante fatigue et épuisement professionnel, selon Julie Posetti. / Crédit photo: Wikimedia Commons

Fascinés par l’innovation numérique, les éditeurs et les journalistes sont atteints d’un syndrome « strass et paillettes » («bright, shiny things»), déplore Julie Posetti dans un article du NiemanLab. Directrice de recherche auprès du Reuters Institute, elle explique que le journalisme doit se concentrer à nouveau sur la recherche d’innovations durables et rentables centrées sur le contenu et le public, et ne pas se contenter d’en mettre plein la vue.

Le journalisme est devenu obsédé par l’innovation technologique. Il doit recentrer ses stratégies d’innovation sur la narration,  l’engagement du public et le développement commercial, selon mon nouveau rapport pour le Reuters Institute pour l’étude du journalisme.

La recherche, « Le moment est-il venu de s’éloigner des  » strass et paillettes  » ? Vers un modèle durable du journalisme d’innovation dans une ère de changement perpétuel » est la première à être publiée dans le cadre du « Journalism Innovation Project » que je dirige à l’Université d’Oxford (le projet est financé par le Facebook Journalism Project).

Selon cette enquête, le journalisme a un problème de focalisation. Ce n’est certes pas étonnant, étant donné les crises de convergence auxquelles est confronté le marché de l’actualité. Y compris le désarroi financier qui peut conduire à une politique d’innovation défensive et réactive. Ce problème a été diagnostiqué comme « le syndrome strass et paillettes » (en anglais, le bright, shiny things syndrome) par Kim Bui, vétérane du journalisme américain et née à l’ère du numérique: « Cela nous éloigne du storytelling et risque de nous faire oublier qui nous sommes, dit-elle. C’est le plus gros défi ».

Bui fait partie des 39 principaux leaders en matière d’innovation dans le journalisme issus des 17 pays qui ont participé à ce projet d’une année ; il visait à placer les « utilisateurs finaux »  – dans ce cas, les journalistes et les organismes de presse – au centre du processus de recherche. Pris dans leur ensemble, ils et elles représentent 27 organismes de presse – un mélange de médias traditionnels et numériques. Parmi les participants à des tables rondes analysées par des experts, pour le premier rapport du projet, mentionnons celles de rédacteurs en chef et de PDG comme Maria Ressa de Rappler,  Zuzanna Ziomecka de NewsMavens , Ritu Kapur de The Quint et Mark Little de Kinzen, mais aussi Greg Barber du Washington Post, Reg Chua de Reuters News et Francesca Donner du New York Times, ainsi que d’anciens leaders de l’industrie médiatique devenus chercheurs comme Aron Pilhofer et Raju Narisetti.

Narisetti était perplexe face à l’échec du journalisme à innover de manière durable et stratégique. Il a donné une voix à la frustration qui transparaissait dans les groupes de discussion : « Nous avons une industrie si unique et nous sommes tellement habitués à évoluer au quotidien, et pourtant nous ne semblons pas réussir à innover pour nous sortir de quoi que ce soit ».

Les exemples du « syndrome strass et paillettes» cités par les participants incluent notamment les fixettes sur l’intelligence artificielle (AI), la réalité virtuelle (RV), les rapports automatisés (RA) ou encore le recours excessif aux réseaux sociaux pour la diffusion (conduisant à la panique à chaque changement d’algorithme). Le remède suggéré dans le rapport repose sur un changement conscient de la part des éditeurs, qui doivent passer d’une approche uniquement axée sur la technologie à une approche proactive axée sur le public, orientée affaires et à la pointe de la technologie.

Les principales conclusions du rapport

Il y a un désir évident de couper court à la poursuite infernale des « strass et paillettes » (c’est-à-dire de la prolifération des nouveaux outils et technologies), afin de se recentrer sur les concepts fondamentaux de l’innovation en journalisme, sur les besoins des usagers et du public, et de revenir à la pratique journalistique dans ses fondements, surtout dans les médias traditionnels.

« Je veux simplement m’assurer que, dans toutes les discussions sur les plateformes et les changements et sur les mille et une choses que nous devons faire, nous ne perdons pas de vue le journalisme, qui est au cœur du sujet » – Joanne Lipman, auteure et ancienne rédactrice de USA Today

Il est nécessaire d’élaborer des stratégies à long terme fondées sur la recherche et conçues pour favoriser l’innovation durable.

« Je pense que lorsque vous êtes dans l’état d’esprit d’une salle de rédaction, vous travaillez en gros 24 heures sur 24. Vous finissez votre papier, l’échéance avance, soit vous l’avez fait, soit vous ne l’avez pas fait, demain est un nouveau jour et tout recommence. Mais quand il s’agit du produit ou de stratégie, vous devez (et devriez !) ralentir, faire des groupes de discussions, évaluer et analyser. Ce qui est totalement au-delà de la façon dont je travaillais avant » – Francesca Donner, directrice de la Gender Initiative du New York Times

La crainte est partagée que les efforts déployés dans le domaine de l’innovation et du journalisme numérique n’aient été trop axés sur les défis de la diffusion au détriment du contenu et du développement.

« La raison pour laquelle l’oxygène de nos entreprises a été aspiré, c’est que tout est allé dans la diffusion sans qu’il n’y ait de contenu. Comment le redéfinir pour que les plateformes ne sous dévorent pas vivants ? » – Maria Ressa, PDG et rédactrice en chef de Rappler.com

Il y a des preuves d’une importante fatigue et d’un épuisement professionnel qui risque d’avoir un impact sur les efforts en matière d’innovation journalistique. Elle est en partie causée par la recherche incessante des « strass et paillettes».

« Nous sommes dans ce processus de transition et de changement depuis plus de 10 ans. Nous changeons notre propre structure et nos méthodes de travail tous les deux ou trois mois. Et mon équipe me dit : « Quand serons-nous prêts ? » Et je leur dis : « Tant que nous serons dans ce métier, nous ne serons jamais prêts. » C’est un processus de changement permanent, mais je ressens une grande envie de prendre du repos. Ils veulent voir la fin de tout ce processus » – Wolfgang Krach, rédacteur en chef, Suddeutsche Zeitung

Ces impacts ne sont pas uniformes: les petits médias issus du numérique indiquent qu’ils n’ont pas le temps de « ralentir » ou de retenir le processus d’expérimentation, car leur survie en dépend.

« Ouais, détends-toi, écoute, lis et réfléchis. Je suis d’accord avec tout ça. Mais nous avons trois ans. Si nous n’avions pas innové de manière organique nous ne serions pas là. J’ai aussi vu comment en faire moins peut vous ralentir et peut aussi justifier beaucoup d’autres choses. Nous serions morts si nous ne faisions que de regarder ce que faisaient les organisations traditionnelles » – Ritu Kapur, PDG et cofondateur, The Quint

Il existe un nouvel ensemble évolutif de marqueurs d’innovation: la nécessité de tenir compte des conséquences involontaires de l’innovation technologique (comme le harcèlement sexuel en ligne et la désinformation virale),  le rôle de la diversité dans le développement du public et des contextes globaux divergents, ainsi que les menaces et limitations croissantes à la liberté de la presse.

« Dans certains cas, nous nous battons tous pour le même public et pourtant il y a d’énormes parties du monde qui n’ont pas accès à de l’information crédible. Nous devons autant travailler à cela que réfléchir à la façon d’améliorer le Times ou le Post ou encore le Guardian » – Reg Chua, directeur de l’exploitation, Reuters News, Royaume-Uni

Il y a besoin d’une recherche journalistique orientée vers l’innovation qui:

– Fournisse des définitions claires et fondamentales de « l’innovation » en journalisme ;
– élabore un modèle de référence (avec des mesures ou des indicateurs) pour soutenir l’innovation journalistique dans divers environnements et pour permettre l’évaluation de l’impact ;
– produise des connaissances transférables sur la base de l’étude approfondie des pratiques journalistiques innovantes et identifiées par le biais d’un processus de recherche collaboratif.

« J’adorerais que ce projet ne tombe pas dans le piège de ne parler que ce qui en met plein la vue, mais plutôt de choses fondamentales. Comment définit-on l’innovation ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quels sont les systèmes d’innovation que nous pouvons appliquer ? Et qui le fait convenablement ? » – Aron Pilhofer, Chaire James B. Steele en innovation journalistique à l’Université Temple

Comment ralentir et planifier ?

La seule constante dans le journalisme contemporain est le changement. L’innovation, elle, est essentielle pour la survie de l’industrie de l’information. Mais, comme le montre le rapport, la peur des principaux professionnels est que la poursuite inlassable de l’innovation technologique peut être aussi dangereuse que la stagnation. Sans une stratégie ciblée et une pratique réfléchie, il est peu probable que l’expérimentation ponctuelle, frénétique et souvent à court terme mène à une innovation durable ou à de réels progrès.

Alors que les « actes fortuits d’innovation », l’expérimentation biologique et la volonté d’adopter de nouvelles technologies demeurent des éléments précieux d’une culture de l’innovation, il est de plus en plus urgent de développer des systèmes d’innovation durables et des stratégies claires et à plus long terme dans les médias. Un tel tournant pourrait également résoudre le problème croissant de l’épuisement professionnel (burnout) associé à la « fatigue de l’innovation ». Pour être efficaces, ces stratégies doivent être axées sur la participation du public – les « utilisateurs finaux » – et ils bénéficieraient d’indicateurs d’innovation fondés sur la recherche.

La roue de l’innovation journalistique

Le Journalism Innovation Project a mené un travail de fond pour élaborer de nouveaux modèles de référence en soutien à l’innovation durable. Nous avons visualisé ce travail  dans la « Roue de l’innovation en journalisme » (C’est le seul élément « strass et paillette » du rapport !). Elle illustre le fait que l’innovation journalistique peut prendre plusieurs formes différentes, souvent en même temps, en combinant, par exemple, de nouvelles formes de narration avec de nouveaux modèles commerciaux, ou de nouvelles stratégies de distribution avec de nouvelles formes d’engagement du public. En d’autres termes, si l’innovation au sens large est importante, les organes de presse doivent également identifier les objectifs et les dimensions spécifiques sur lesquels ils veulent progresser.

 

J’ai mal à la tête. Je peux partir maintenant ?

Pour être clair, mon rapport ne constitue pas un appel à cesser d’innover ni une justification pour le faire, mais c’est un plaidoyer pour éviter les approches non durables de l’innovation qui ne tiennent pas compte des impacts potentiellement négatifs – des approches qui risquent de gaspiller du temps, des efforts et de l’argent, sans véritable rendement.

L’analyse collaborative des stratégies d’innovation journalistique entre des experts du domaine, à la base de cette recherche, souligne la valeur du dialogue interculturel et interorganisationnel comme espace pour développer de solides approches stratégiques de l’innovation. De telles approches, qui impliquent de mettre la production quotidienne sur pause, permettent le partage d’expériences, la pollinisation croisée d’idées et d’éventuelles collaborations interprofessionnelles futures. Ainsi, bien que cette recherche ne soit pas une excuse pour arrêter, elle constitue un appel à une pratique plus réflexive, à la pensée critique et à la résolution commune des problèmes.

Les participants à notre étude ont également mis fortement l’accent sur l’action collective, l’ouverture et le partage transfrontalier des connaissances. « Il y a tant à apprendre, et tout le monde hoche la tête, hoche la tête, parce que nous vivons tous la même chose. Alors, mettons nos idées en commun et voyons ce que nous pouvons trouver », a déclaré Francesca Donner du New York Times. Pour Durga Raghunath du groupe Indian Express, ces approches pourraient utilement s’inspirer du rez-de-chaussée des organisations médiatiques: «basées sur une vision plus profonde, voire bottom up».

Quelles sont les prochaines étapes du Journalism Innovation Project?

À quoi pourraient ressembler des modèles de référence et des indicateurs fondés sur la recherche pour une innovation journalistique durable? Raju Narisetti a souligné le besoin de pérenniser les résultats du Journalism Innovation Project : « À un très haut niveau, que peut-on extraire de l’ADN d’un modèle [d’organisation de presse] ? Penser à ce sujet dans ce cadre-là est plus intéressant pour moi que « Voici comment nous procédons pour faire XYZ » », dit-il.

Maria Ressa a suggéré de commencer par une remise à zéro: «Si nous devions créer un nouvel écosystème de l’information aujourd’hui, en séparant contenus et avec distribution, à quoi ressemblerait-il? Que pouvons-nous faire d’utile et comment pouvons-nous utiliser de manière collective notre influence pour obtenir ce résultat?» Greg Barber, du Washington Post, verrait le projet aller plus loin en se demandant : « Comment devenons-nous des incubateurs d’innovation ? »

Les réponses à ces questions impliqueront vraisemblablement de nouvelles recherches. Il s’agira de construire de manière collaborative un cadre de référence pour penser l’innovation journalistique durable en déterminant des indicateurs de « bonnes pratiques » sur la base d’acteurs médiatiques exemplaires qui mettent l’accent sur la conception stratégique. Cela impliquera des études de cas approfondies. Mais surtout, cette recherche sera participative: journalistes et éditeurs – nos utilisateurs finaux – seront placés au centre du projet dans le but de soutenir la pérennité du journalisme.

L’article original en anglais est paru sur le site du Nieman Lab, le 28 novembre 2018.

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