Le marché du travail journalistique en zones grises

7 mars 2019 • Économie des médias, Récent • by

Roger H. Goun/ Wikimedia Commons

La multiplication des contrats atypiques, la difficulté à travailler à plein temps et l’impossibilité de planifier sa carrière ont modifié sensiblement les trajectoires professionnelles des journalistes. Dans un marché professionnel de plus en plus flexible, la question de la gestion du temps est capitale, tant au niveau de la production de l’information qu’en termes de conditions de travail. Appréhender ces questions nécessite notamment de trancher avec la vision vocationnelle du journalisme.

Les professionnels des médias ont un rapport très particulier à leur statut, à ses aspects symboliques et matériels, ainsi qu’à la notion du temps. Cela semble inscrit dans les gènes du journalisme moderne, depuis le développement de la presse de masse au XIXe siècle. Pour le dire brièvement, un certain ethos professionnel s’est bâti autour de l’idée que le journalisme est une vocation, où l’urgence des enjeux informationnels relègue parfois, sinon souvent, les conditions de travail, la rémunération et les aspects contractuels au second plan.

La signature au bas de l’article ou en fin de sujet, la valorisation de certaines aptitudes par le travail (la plume, la voix, le flair, la ténacité, la créativité, l’indépendance, l’audace…), la reconnaissance des pairs et la conscience de l’impact sociétal du journalisme passent pour plus importants que le décompte des heures prestées et le chèque de fin de mois. Aussi stéréotypée que cette vision puisse paraître, elle n’est pas absente des discours et des représentations que les journalistes déploient à propos de leur activité.

Dualité entre travail et emploi

Aujourd’hui encore, dans les traces discursives qu’ils laissent lorsqu’ils parlent des aléas de leur carrière, par exemple dans le cadre de récits d’insertion professionnelle (Standaert, 2016),  cette dualité s’exprime souvent en creux à travers la difficulté d’unifier le journalisme comme travail et le journalisme comme emploi. D’un côté, l’activité de production et de mise en forme de l’information ; de l’autre, les contrats, les garanties statutaires, les relations hiérarchiques.

D’un côté, un travail souvent souhaité, parfois de longue date, pour lequel les journalistes se disent prêts à consentir bien des efforts malgré les contraintes et les assignations de tâches, tout particulièrement pour les jeunes entrants ; de l’autre, un accès tendanciellement plus difficile à des contrats stables, des perspectives de carrière souvent incertaines et l’apparition de diverses formes de flous statutaires et contractuels.

Dans la plupart des marchés journalistiques occidentaux, on retrouve des caractéristiques de ce que les sociologues appellent les « zones grises » des marchés du travail (Bureau & Dieuaide, 2018) : des lieux de « décohérence entre les institutions du salariat et les pratiques effectives d’emploi » où se développent de nouvelles formes de mise au travail, de régulations, de socialisations professionnelles et de rapports à la subordination, incarnés par exemple par le journalisme entrepreneurial, certains collectifs de freelances, les auto-entrepreneurs en France ou les « Solos » en Allemagne.

Des lieux, aussi, qui contribuent en partie à « réinventer » les lignes éditoriales et les manières de faire du journalisme, et à proposer des alternatives (de carrière) aux médias historiques les plus prestigieux.

Des carrières incertaines et déconnectées de perspectives d’évolution

Si beaucoup de journalistes révèlent un certain mal-être et des interrogations récurrentes sur leurs conditions de travail, ce n’est pas uniquement parce qu’ils estiment que ce travail est devenu plus difficile, plus exigeant en termes de polyvalence et de compétences, plus étiré dans ses contraintes horaires.

Ce n’est pas non plus parce que le travail non-salarié et les situations précaires ont tendance à augmenter. C’est peut-être surtout parce que la durée de ces séquences de carrière devient potentiellement indéterminée, et plus ou moins déconnectée de réelle perspective d’évolution.

Comme l’exprime Patrick Cingolani (2012), « la généralisation du provisoire (…) ne suppose pas tant une instabilité effective du travailleur qu’une instabilité en puissance ». La généralisation de cette instabilité en puissance est peut-être un des principaux problèmes des rédactions actuelles, et de la gestion des ressources humaines en particulier, bien plus que ne le seraient des périodes d’instabilité effective si leur évolution – et leur terme – pouvait être prédits plus ou moins correctement aux journalistes.

La hausse des incertitudes (Bastin, 2016) est assurément une des causes majeures du taux de sortie interpellant dans la profession, et plus largement de l’intense rotation des effectifs, notamment au carrefour de la trentaine. Un cap où de nombreux actifs (avec une acuité particulière pour les femmes, montre une étude récente), après des premières années souvent délicates, repensent différemment la conciliation des projets privés et professionnels. Et tendent à se détourner, au moins provisoirement, d’un marché où ils n’ont pu se stabiliser, c’est-à-dire atteindre un équilibre à moyen terme entre leur travail et leur emploi.

Un marché de travail de plus en plus « liquide »

Les passages fugitifs dans le journalisme, les allers-retours entre différentes rédactions plus ou moins proches du noyau dur des médias les plus prestigieux, le multi emploi, l’individualisation de plus en plus forte des trajectoires, le cumul de formes d’emploi atypiques sont d’autres phénomènes exprimant, avec une gamme de tonalités presque inépuisable selon les parcours, la réalité d’un marché du travail de plus en plus flexible (Standaert, 2016), ou « liquide » (Deuze, 2008), en référence au concept de « société liquide » de Zigmunt Bauman.

Ces phénomènes s’observent, à des degrés divers, dans la plupart des marchés journalistiques « matures ». Il sont le résultat de périodes conjoncturelles difficiles pour les médias depuis les années 2000 : l’éclatement de la bulle Internet en 2000 et la crise financière puis économique de 2008 en ont été deux points d’orgue.

C’est aussi l’évolution du droit du travail qui se reflète : jadis « assis sur une définition juridique simple et unique de la relation de travail », celui-ci est aujourd’hui « complexe » et « fait dépendre la situation juridique de chaque salarié de la combinaison d’un nombre toujours plus grand de paramètres (âge, ancienneté, taille de l’entreprise, branche professionnelle, accords d’entreprise, place dans la hiérarchie, etc.) » (Supiot, 2011).

L’érosion de l’emploi salarié à temps plein, et l’apparition de toute une gamme de formes d’emploi que la sociologie des professions a initialement qualifiées « d’atypiques », mais qui n’ont plus rien de tel dans des marchés du travail tel que le journalisme, témoignent du « remaniement des frontières entre l’emploi salarié et d’autres statuts d’emploi ». Il est une « tendance lourde de l’ensemble des secteurs d’activité » (Reynaud, 2009).

Le  journalisme n’a donc rien d’une exception. D’ailleurs, le recours aux formes d’emploi non-salarié y existe de longue date et n’est pas en soi le problème, ne serait-ce que parce qu’il a toujours répondu assez adéquatement à certaines contraintes de la gestion des rédactions, à commencer par la possibilité d’ajuster souplement les effectifs en fonction des incertitudes et des « coups de feu » de l’actualité.

Les conditions de travail face à une triple crise

Ce qui est par contre propre au journalisme, c’est son contexte. Le marché journalistique, dans les économies occidentales, fait face à une crise au moins triple : la redéfinition des modèles d’affaires, la perte de confiance des publics et la réaffirmation de la plus-value journalistique face aux nouvelles formes de concurrence (Nielsen, 2016).

La question des conditions de travail des journalistes s’invite dans chacun des trois défis précités : il est évident que la recherche de nouveaux modèles d’affaires s’accompagne d’économies d’échelle et d’une profonde restructuration, quantitative et qualitative, des effectifs journalistiques ; que les relations parfois disharmonieuses, pas si conflictuelles, entre certains publics et certains médias reposent la question de l’impact que peuvent avoir les conditions de travail sur les pratiques journalistiques, et par conséquent, sur la qualité et la réception des contenus diffusés ; enfin, l’implémentation, au sein des médias, de nouvelles formes d’intelligence et de cultures professionnelles issues (entre autres) de l’économie numérique s’accompagne d’un mouvement de recomposition et de repositionnement de la place même des journalistes dans les effectifs globaux des entreprises, et de la manière dont ils sont amenés à collaborer avec d’autres entités et collègues.

Dans un tel contexte de changements, les conditions de travail des journalistes posent de facto des questions importantes pour l’économie générale du marché de la production d’information. Tout comme la question du temps est capitale dans la gestion quotidienne du travail journalistique, pour chaque individu comme pour le collectif – respect des deadlines et embargos, gestion des imprévus, recherche des primeurs, assimilation des contraintes à des fins de productivité, elle l’est aussi dans la gestion des emplois journalistiques.

La standardisation des contrats atypiques, la difficulté à exercer l’équivalent d’un temps plein et l’érosion de la prédictibilité des carrières favorisent des stratégies d’acteurs à (plus) court terme (symbolisées par la montée en flèche du travail « par projet » et en réseau), des bifurcations professionnelles plus fréquentes, des séquences de carrière plus brèves, des incursions dans d’autres marchés du travail, des « espaces intermédiaires » entre vie active et projets privés (Nicole-Drancourt & Roulleau-Berger, 2001), bref, une temporalité et une spatialité nettement moins unifiées que ne le permettait l’obtention d’un contrat stable et à temps plein en période de haute conjoncture.

« Combien de temps serai-je journaliste ? »

Une des questions les plus cruciales posées par les conditions de travail des journalistes, pour leur travail comme pour leur emploi, est donc leur rapport au temps, et plus spécifiquement, leur capacité à gérer les pressions exercées sur les temporalités vécues : celle de l’immédiat et du quotidien, celle de la planification et du moyen/long terme. A ce niveau, l’éternelle question identitaire du journalisme, à savoir « qui est journaliste ? » (Deuze, 2005, Ruellan, 2007, Weaver, 2005) et où se situent les frontières d’une activité professionnelle dont l’accès est le plus souvent libre (Carlson, 2016), pourrait tout aussi bien être reformulée de manière bien plus pragmatique, et pourtant tout aussi fondamentale pour les identités professionnelles : « Combien de temps serai-je journaliste ? Et à quelles conditions ? »

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et l’auteur soient cités, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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