Comment le journalisme occidental parle de l’Afrique ?

20 mars 2019 • À la une, Déontologie et qualité • by

Pour Toussaint Nothias, les critiques sur le traitement médiatique de l’Afrique sont exagérées, mais les voix africaines doivent continuer à être citées plus souvent.  Crédit photo: Wikipedia (Vgrigas)

La couverture médiatique du continent africain est souvent considérée comme partiale, eurocentrée et insuffisante. Des chercheurs de l’Université de Stanford ont examiné la manière dont la presse française et britannique présente l’actualité africaine et ainsi vérifié dans quelle mesure la couverture mérite sa réputation.

De nombreuses critiques se rejoignent sur le caractère supposément indifférencié, raciste et condescendant de la couverture médiatique occidentale du continent africain : les médias représentent souvent l’Afrique comme un « pays » homogène. Cette perspective est devenue un mythe très répandu [1], selon le Britannique Martin Scott de l’Université d’East Anglia (School of International Development). Ce « mythe » ne serait pas empiriquement fondé, écrivait-il dans un essai paru en 2015.

Un autre chercheur, Toussaint Nothias, du Centre d’études africaines de l’Université de Stanford, conteste toutefois l’argument de Martin Scott. Il rappelle les trois raisons pour lesquelles la presse occidentale est souvent critiquée lorsqu’elle couvre l’Afrique : premièrement, parce qu’elle associe le continent à la « noirceur » et au « raisonnement tribal » ; deuxièmement, parce qu’elle représente l’Afrique comme une entité homogène alors qu’elle est constituée de 54 pays ; et troisièmement, parce qu’elle utilise presque exclusivement des sources occidentales [2].

En analysant le contenu de 282 articles provenant de huit journaux français et britanniques, Nothias a cherché à savoir si ces critiques étaient empiriquement fondées. Publiés entre 2007 et 2012, les textes analysés portaient sur les célébrations liées au 50e anniversaire de l’indépendance dans 24 pays africains. Pour compléter ces données, le chercheur a également mené des entretiens avec des journalistes correspondants en Afrique.

Toussaint Nothias est chargé de cours au Centre d’études africaine à l’Université de Stanford. Crédit photo : Twitter

Noir, homogène et sans voix ?

Selon Toussaint Nothias, les travaux académiques sont en général d’accord sur deux points : le traitement médiatique de l’Afrique est pauvre et il véhicule en majorité des images négatives. Bien qu’il représente près de 15 % de la population mondiale, le continent africain a tendance à être négligé par les rubriques étrangères ou internationales : Wilke, Heimprecht et Cohen [3], qui ont analysé les informations étrangères diffusées au journal télévisé de six pays européens en 2008, ont constaté que seulement 3 % de la couverture internationale se rapportaient à l’Afrique.  D’autres études, comme celles de Graham et Sabbata [4], aboutissent à des résultats similaires. De la même manière, de nombreuses études comme celle de Beer [5] montrent que l’Afrique est souvent présentée dans des contextes négatifs. Nothias souligne toutefois que l’actualité est globalement négative, pas seulement concernant l’Afrique.

Il relève également que de nombreuses études souffrent d’un biais anglophone et qu’il y a beaucoup moins de recherches qui s’intéressent aux anciennes colonies françaises qu’aux colonies britanniques. Dans son analyse, Toussaint Nothias se concentre donc sur des articles de journaux français et britanniques concernant le 50e anniversaire d’indépendance dans 24 pays africains. Ce thème lui permet d’éviter que les articles abordant la guerre, les crises et les conflits – des sujets négatifs – ne dominent ses résultats. Le chercheur s’est également arrêté sur les trois points de critique mentionnés plus haut et issus de la littérature scientifique concernant le traitement médiatique de l’Afrique de l’ouest – et les examine sur la base de ses données.

« Noirceur » et conflits tribaux

Selon Nothias, beaucoup d’auteurs critiquent le fait que le traitement occidental de l’Afrique s’appuie sur des images, une rhétorique et des techniques de langage qui perpétuent l’idéologie coloniale. Le « raisonnement tribal » est souvent présenté comme la cause des conflits en Afrique, et ces derniers sont perçus comme différents des conflits européens par essence. En outre, le continent africain est souvent associé à la noirceur ou l’obscurité : « le continent noir » (« dark continent »)  ou encore « le cœur des ténèbres » (« heart of darkness »). Ces formulations se réfèrent aux récits coloniaux qui présentent l’Afrique comme « différente ».

C’est pourquoi Nothias a étudié les champs lexicaux qui apparaissent le plus fréquemment dans les articles. Résultat : plus de la moitié (55%) des textes contiennent des mots relatifs à « l’instabilité sociale et politique », suivis par les thèmes : « violence et mort » (49%), « corruption » (38%) et « pauvreté » (34%). La prévalence de ces champs lexicaux indique donc une couverture principalement négative, focalisée sur des problèmes. La catégorie « progrès et succès » n’arrive qu’à la cinquième place du classement, avec 21% des articles. Les expressions qui relient l’Afrique au tribalisme n’ont toutefois été utilisés que dans 8% des textes, tandis que « magie » n’est pas du tout apparu. Ainsi, les analyses de Nothias ne permettent pas de confirmer le préjugé selon lequel l’Afrique serait représentée comme « différente » au travers de références au tribalisme et aux « ténèbres ».

L’Afrique comme un bloc homogène

La représentation de l’Afrique comme un « pays » ou comme une entité homogène ainsi que les généralisations issues d’observations individuelles sont également citées comme un des points faibles de la couverture occidentale de l’Afrique. Nothias a examiné à quelle fréquence les articles se référaient à « l’Afrique », « l’africain » ou encore au « continent » et a analysé les stratégies linguistiques des journalistes. Il s’est aussi entretenu avec des correspondants sur leur perception de cette tendance à l’homogénéisation. Ses interlocuteurs en ont conclu qu’ils étaient conscients du risque d’homogénéisation et qu’ils essayaient de l’éviter.

Néanmoins, cette analyse a révélé que 72% des articles contenaient des généralisations. Dans 33% des cas, les journalistes traitant de la célébration d’indépendance d’un pays en particulier avaient tendance à considérer « l’indépendance africaine » comment un sujet global. Ceci était particulièrement visible dans la presse française – peut-être en raison du fait que, durant la période analysée, des parades d’indépendance ont été organisées en France avec des représentants des anciennes colonies.

Un peu moins de la moitié des articles (42%) contenaient des généralisations excessives, des comparaisons inutiles ainsi qu’une surutilisation des termes « Afrique » et « africain ». Par exemple, la situation d’un pays africain est souvent présentée comme exemplaire pour l’ensemble du continent, ou alors la couverture de la situation d’un État est truffée de comparaisons avec « les autres pays africains ». Se référant à d’autres études, Nothias explique que de telles généralisations sont beaucoup moins fréquentes dans le traitement médiatique de l’Asie ou de l’Amérique latine.

Trois voix occidentales dominent

Une troisième critique fréquente reproche aux articles traitant de l’Afrique de favoriser les sources occidentales et non-africaines. La voix des représentants locaux non gouvernementaux ou qui ne sont pas membres d’ONG est extrêmement rare. Nothias en conclut que l’Afrique est souvent discutée depuis l’extérieur.

Ses analyses confirment que les politiciens sont les acteurs les plus fréquemment cités dans les articles. Toutefois, elles montrent que la presse française et britannique ne s’appuient pas sur des sources principalement occidentales : dans les articles français, les sources occidentales et africaines étaient présentes en proportions égales (48% dans les deux cas) ; dans les articles britanniques, les sources africaines représentaient 61% contre 32% de voix occidentales.

D’une part, cela indique que la plupart des correspondants sont conscients du biais occidental – ce que de nombreux journalistes ont confirmé dans les entretiens. D’autre part, la proportion des sources occidentales reste élevée et, concernant les voix africaines, ce sont celles des autorités qui dominent. Certains politiciens particulièrement connus en Occident sont souvent mis en évidence (dans un journal britannique par exemple avec Mugabe au Zimbabwe), même si l’article porte principalement sur un autre pays.

Nothias a également examiné les verbes utilisés pour introduire les citations de divers acteurs. Contrairement aux sources occidentales, les sources africaines étaient beaucoup moins souvent décrites avec des verbes qui les dépeignent comme rationnels (par exemple « expliquer », « annoncer »), mais davantage avec des verbes plus émotifs (« réclamer », « se plaindre »).

Selon l’auteur, ces résultats montrent que les acteurs africains ont moins de chances que les occidentaux de s’exprimer dans les médias et d’être présentés de manière différenciée. Les acteurs occidentaux et les politiciens restent en fin de compte dominants dans la couverture médiatique.

Certaines critiques sont exagérées

Les résultats de Toussaint Nothias montrent que le traitement médiatique de l’Afrique, en France et en Grande-Bretagne, présente des problèmes évidents, dus en partie aux conflits et récits coloniaux. D’un autre côté, certaines critiques qui reviennent souvent paraissent exagérées et stéréotypées. En particulier, le tribalisme et la « noirceur » ont rarement été attribués au continent dans les articles étudiés.

Toussaint Nothias suppose que les journalistes occidentaux sont de plus en plus conscients  des problèmes post-coloniaux et qu’à l’avenir, cela pourrait les inciter à éviter de recourir aux stéréotypes et aux généralisations. Les voix africaines devraient toutefois être citées plus souvent. Certains médias répondent déjà en partie aux critiques, en faisant explicitement état de l’actualité positive de l’Afrique, explique Nothias. Par exemple, Al Jazeera English explique que la campagne « Hear the human story » vise à offrir une alternative aux reportages occidentaux très critiqués sur la crise au Rwanda et que les personnes concernées devraient pouvoir s’exprimer.

Références: 

[1] Scott Martin (2009), « Marginalised, Negative or Trivial? Coverage of Africa in the UK Press » in Media, Culture and Society, 31 (4), p. 533–557

[2] Toussaint Nothias (2018), « How Western Journalists Actually Write About Africa », in Journalism Studies, 19 (8), p. 1138–1159 

[3] Wilke Jürgen, Heimprecht Christine, & Cohen Akiba (2012), « The geography of foreign news on television: A comparative study of 17 countries », in International Communication Gazette74 (4), p. 301–322

[4] Graham Mark, Stefano De Sabbata (2013),  The Geographic Focus of World Media, University of Oxford: Oxford Internet Institute

[5]De Beer Arnold S. (2010), « News From and in the « Dark Continent », in Journalism Studies 11 (4), p. 596–609

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