Comment les extrémistes dictent l’agenda médiatique

8 avril 2019 • À la une, Médias et politique • by

Photo: blu-news.org — Pegida Demonstration in Dresden am 05.01.2015 (CC BY SA)

Internet et les médias sociaux offrent de nouvelles possibilités d’exploiter le goût des médias pour les sujets controversés. Il permet aux militants politiques d’influencer l’agenda médiatique en constituant des contrepublics numériques. Les mouvements de droite se sont montrés particulièrement habiles à exploiter cette opportunité, comme l’expliquent les chercheurs Jan Rau et Felix Simon en examinant le cas des « identitaires » allemands.

Ce sont les médias établis qui contrôlent encore largement l’actualité – pour l’instant. Ils jouent le rôle de gardiens de l’information et déterminent les sujets qui seront discutés dans l’arène publique. Mais Internet donne de plus en plus la possibilité de faire entendre leur voix à ceux qui auraient pu se voir autrefois refuser l’accès aux médias.

C’est ainsi qu’ont vu le jour les contrepublics numériques. Pensés à l’origine comme des espaces de discussion alternatifs pour les groupes sociaux marginalisés, ils se muent de plus en plus en plateformes de réflexion et de diffusion de points de vue non traditionnels, voire extrémistes.

Ces contrepublics numériques sont capables aujourd’hui de contourner les médias grand public pour faire en sorte que leurs idées alternatives s’invitent dans l’agenda public.

Le double danger de l’amplification et de la normalisation

L’importance croissante de ces idées dans la sphère publique place les médias traditionnels devant un dilemme. Les deux plus grands dangers dont ces derniers doivent prendre conscience sont l’amplification et la normalisation. Les médias grand public doivent décider si traiter un sujet a réellement pour effet d’en exagérer l’importance. L’attention médiatique portée sur des histoires, des groupes ou des individus problématiques – qui peuvent être provocateurs et manipulateurs – peut les faire passer pour plus importants qu’ils ne le sont réellement.

En donnant une tribune à des idéologies antidémocratiques, les médias participent aussi à la normalisation de ces opinions, soit un déplacement des limites de l’acceptable – que l’on peut aussi appeler « fenêtre Overton« . Enfin, les médias courent également le risque de légitimer des comparaisons fallacieuses : la négation de l’Holocauste, clairement, n’est pas une approche équivalente à celle du fait historique de l’Holocauste.

Refuser aux extrémistes l’oxygène de la publicité

Les journalistes doivent souvent naviguer dans un champ de mines éthique. Quand devraient-ils traiter un sujet ? Est-ce que le fait de « faire leur travail » peut réellement causer du tort ? Y a-t-il des occasions où il serait préférable de ne pas donner aux mouvements extrémistes la publicité qu’ils cherchent à tout prix ?

Un exemple récent de ce phénomène s’est produit en Allemagne début 2019, lorsque des partisans du mouvement identitaire d’extrême droite ont placardé l’extérieur de divers médias à travers le pays. Le groupe a affirmé que le but de sa campagne d’affichage était d’attirer l’attention sur ce qu’il voit comme l’échec des médias traditionnels à rendre compte de la violence issue de la gauche politique du pays. L’événement a été documenté sur YouTube, Twitter et le site Web du groupe – le foyer du contrepublic numérique que le mouvement identitaire a réussi à créer. C’était un appel à l’attention du public et la stratégie a fonctionné.

La presse allemande s’est scandalisée en qualifiant la campagne d’affichage d’atteinte au journalisme et à la liberté de la presse, ce qui semblait un peu exagéré. La vaste couverture médiatique de la campagne de propagande en a fait un succès. Hors-ligne au départ, elle est devenue virale grâce aux contenus diffusés par les contrepublics numériques de droite, et volontairement amplifiée par les médias qui ont utilisé le propre matériel généré par les identitaires pour illustrer leurs reportages (vidéos, photos et tweets).

Page YouTube de Martin Sellner, voix du mouvement identitaire allemand. Le texte dit « Bienvenue dans la guerre de l’info »

Les identitaires revendiquent clairement le but de leurs actions. Ils se réclament ouvertement du « travail médiatique », en disant que l’objectif est d’influencer la perception du public. L’Autrichien Martin Sellner, figure de proue du mouvement, ne mâche pas ses mots : sur sa page YouTube, il qualifie la campagne de « guerre de l’information ».

On ne peut s’empêcher de penser que la couverture médiatique de l’affaire était une réaction un peu excessive et qu’elle a fait le jeu des extrémistes.

Les défis du journalisme moderne

Internet et les médias sociaux offrent de nouvelles possibilités d’exploiter le goût des médias pour les sujets controversés. Il permet aux militants politiques de lancer des campagnes qui attirent l’attention et d’influencer l’agenda médiatique par le biais de contrepublics numériques. Les mouvements de droite se sont montrés particulièrement habiles à saisir cette opportunité, bien que quelques groupes de gauche en aient également profité. Un rapport de 2018 suggérait que les médias allemands avaient fait des progrès en apprenant à ne pas réagir aux « provocations » de l’extrême droite. Malgré cela, la réponse aux « attaques » du mouvement identitaire allemand montre qu’il y a encore une marge d’amélioration.

Il est important que les médias élaborent des stratégies pour faire face à des incidents similaires à l’avenir. La ligne de démarcation entre le refus, d’une part, de se laisser dicter l’agenda médiatique par des groupes extrémistes et l’étouffement, d’autre part, des voix d’opposition légitimes est très mince. Et bien que dans le cas du mouvement identitaire (clairement classé comme extrémiste de droite et contrôlé par les services de renseignement allemands) cela puisse être facile à décider, d’autres cas pourraient être beaucoup plus complexes. Néanmoins, les médias doivent prendre davantage conscience de leurs propres angles morts afin d’avancer sur cette voie avec confiance.

Pour être en mesure de relever ces défis, il faut avoir une conscience aiguë des tensions dans lesquelles le journalisme moderne évolue et être prêt à y faire face.

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Pour lire l’article original paru sur le site EJO anglophone, c’est ici.

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