Valeurs et préjugés du journaliste : comment être le plus impartial possible ?

2 juillet 2019 • Déontologie et qualité, Récent • by

S’immerger dans une communauté dont on ne partage pas les convictions et tenter de retranscrire la réalité avec justesse dans son reportage, c’était le sujet de mémoire de Valérie Manasterski, ancienne étudiante de l’Académie du journalisme et des médias. Elle revient pour EJO sur son travail qui met à l’épreuve le principe d’impartialité face à ses valeurs et ses préjugés, selon une méthode inspirée des sciences sociales.

Se projeter dans un monde qui n’est pas le sien : c’est le propre du métier de journaliste en reportage. Lorsqu’il se confronte à un univers dont les valeurs sont contradictoires avec les siennes, répondre au devoir de vérité que prône la déontologie journalistique ne va pas de soi: l’interprétation de la réalité fait face aux idées reçues et convictions personnelles du journaliste. Dans ce contexte,  apparaît le principe d’impartialité du reporter. Bien qu’elle ne soit pas explicitement admise dans la Charte de Munich, cette notion entre en jeu dans cette recherche de vérité selon l’ancien journaliste Daniel Cornu.

Mais à l’épreuve de la réalité, l’impartialité n’est pas évidente à appliquer, sachant que le journaliste est avant tout un être humain doté de prénotions propres à son expérience et à son histoire personnelle, sans compter son point de vue situé politiquement et culturellement. Cette impartialité du journaliste face à un « monde différent » est la question que j’ai voulu creuser dans mon travail de master, réalisé en 2018 dans le cadre de mes études en journalisme. Je me suis donc volontairement immergée dans une réalité qui n’est pas la mienne : celle des chrétiens évangéliques en Suisse. Pour mes interlocuteurs, la religion a une place prépondérante dans la vie quotidienne, alors que je suis résolument athée. Comment allais-je alors rendre compte de cette réalité au public de la manière la plus impartiale possible sachant que j’allais enquêter dans un milieu contraire à mes valeurs ?

Loin d’offrir un résultat objectif – l’objectivité en journalisme étant à mon avis une illusion –, mon but a été de m’approcher de l’impartialité – notion en rapport avec la subjectivité du journaliste – pour offrir au public un résultat honnête de mon travail. Pour ce faire, j’ai développé une démarche en trois temps qui s’opère avant, pendant et après le travail de terrain : l’auto-analyse, l’empathie et la transparence.

L’impartialité selon Daniel Cornu

Observer un fait ou un événement implique nécessairement de le comprendre, de l’évaluer, de le reconstruire et, de ce fait, de l’interpréter. L’ancien journaliste Daniel Cornu, médiateur des publications romandes de Tamedia en Suisse, précise également que c’est notamment dans cette dimension interprétative[1] qu’entrent en jeu les valeurs personnelles du journaliste. Sa personnalité, sa culture, son histoire ou encore ses convictions : c’est ce qui colore son interprétation. Pour Pierre Tourangeau, ex-ombudsman de Radio-Canada, l’impartialité « (…) impose de faire abstraction de ses opinions personnelles et de ses préjugés»[2].

Mais cette entreprise semble bien difficile à mettre en pratique, étant donné que la subjectivité du journaliste, comme expliqué plus haut, est inhérente à son travail et ne peut donc être mise de côté. Pour Daniel Cornu, l’impartialité, « entendue (…) au sens restreint du commentaire journalistique, à la fois compréhension et évaluation des faits », se révèle être une conception morale bien plus subtile :

« L’impartialité n’est pas la simple neutralité, qui consisterait à ne jamais trancher. Elle n’interdit pas de prendre parti. Elle commande de juger sans parti pris »[3].

L’impartialité n’exclut pas les valeurs et les jugements du journaliste, mais implique de les accueillir sous deux conditions essentielles. Premièrement, en étant transparent : c’est-à-dire, exprimer clairement son point de vue « afin que chacun sache où le journaliste se situe »[4]. Deuxièmement, en refusant que « la grille d’interprétation »[5] de chaque journaliste l’emporte dans l’interprétation. En d’autres termes, nous ne pouvons prendre nos valeurs personnelles comme des dogmes ou des vérités absolues. Le journaliste doit opérer à une « lecture juste » de l’événement ou du fait, en adoptant une « attitude, disposition d’esprit de celui qui « voit les choses comme elles sont », qui ne les déforme ni par étroitesse d’esprit, ni par parti pris »[6], poursuit Daniel Cornu.

Produire avec impartialité en trois étapes

Définir l’impartialité est une chose, mais mettre en pratique ce devoir en est une autre. Pour produire avec impartialité, j’ai défini trois étapes étalées dans temps : (1) l’auto-analyse, (2) la posture empathique et (3) la transparence.

1. Auto-analyse

La première est à effectuer avant le travail d’observation. Il s’agit de l’auto-analyse. Cela permet de prendre conscience de sa propre subjectivité. Une démarche d’introspection pour réapprendre sur soi, ses valeurs, sa vision du monde, sa culture et examiner ses préjugés. Cette première étape permet de poser les bases sur lesquelles interpréter les faits, et s’inspire de la méthode de recherche en ethnographie, notamment celle de l’ethnologue Florence Weber et du sociologue Stéphane Beaud :

« Nous nommons auto-analyse (…), le double travail d’explicitation de vos préjugés et d’objectivation de votre position qui permet de prendre vos distances avec vos premières impressions (rupture avec les prénotions) » [7]

Cette méthode permet ainsi d’appréhender notre « grille d’interprétation », selon Daniel Cornu, mais aussi de saisir ce qui pourrait s’apparenter à des vérités dogmatiques. Pour Florence Weber, l’auto-analyse est un matériel indispensable dans son livre « Le travail d’à côté : étude d’ethnographie ouvrière » :

« Il me semble que si l’on ne s’étudie pas soi-même, on ne peut pas dire grand-chose sur ce que l’on a vu de l’univers social. (…) Je veux dire par là que je ne pouvais pas réfléchir sur l’univers sans réfléchir sur mon rapport à cet univers »[8]

L’ambition de l’auto-analyse n’est pas égocentrée, loin de là. Elle est surtout une démarche qui renvoie à l’honnêteté intellectuelle du chercheur et par extrapolation, du journaliste : être transparent avec soi-même c’est aussi être transparent avec son lecteur et comme nous le verrons plus bas, avec son public.

2. Posture empathique

La seconde étape pour produire avec impartialité est la posture empathique à adopter durant l’observation et la production du reportage. Être impartial implique une ouverture d’esprit de l’interprète et un jugement sans parti pris. Mais ce n’est pas si aisé de s’y approcher. Malgré tous les efforts du journaliste, il arrive qu’il ne comprenne pas correctement le point de vue de ses interlocuteur. D’autant plus s‘il se trouve dans un milieu qui ne partage pas les mêmes valeurs que les siennes.

L’empathie est d’autant plus pertinente que l’observateur se trouve dans un milieu dit « exotique » selon Véra Nikolski. En effet, la sociologue qui s’est immergée dans un environnement très éloigné de ses convictions personnelles (le milieu extrémiste russe)[9], y a fortement recouru :

« [Elle] m’a sortie de l’impasse cognitive où je me trouvais, incapable de comprendre de l’extérieur le sens dont les enquêtés investissaient leurs actions. (…) Ce n’est qu’en acceptant de  » ressentir avec  » les militants le type d’exaltation que leur procurent leurs pratiques que j’ai pu comprendre le sens qu’elles revêtent à leurs yeux »[10]

L’empathie a la capacité de saisir ce qui pourrait nous échapper. Mais surtout, comme l’explique Nikolski dans son article, l’empathie permet de se concentrer sur le ressenti de l’interlocuteur et non sur ce qui le représente socialement et moralement à nos yeux, et qui pourrait, par conséquent, nous indigner[11].

Toutefois, bien que l’empathie soit une approche essentielle pour le journaliste, utilisée à tort, elle peut être dangereuse pour l’impartialité. En effet, l’empathie peut quelquefois être entendue comme de la sympathie envers ses interlocuteurs. Pour Kim Bui, journaliste et directrice de l’innovation publique au journal américain Arizona Republic, c’est cette confusion des termes qui provoque la gêne dans la posture empathique. Alors que la sympathie tend à avoir de la compassion ou de la pitié pour l’interlocuteur, l’empathie, induit une compréhension de ses points de vue en se mettant dans la « peau de l’autre »[12]. La sympathie pourrait donc pousser le journaliste à justifier le comportement de ses interlocuteurs et excuser les attitudes de ses interviewés. Ceci,  jusqu’à rapporter les faits de manière partiale.

3. Transparence

Enfin, pour produire avec impartialité, il ne faut pas négliger la troisième et dernière étape : la transparence. Comme cité plus haut, une attitude impartiale selon Daniel Cornu n’exclut pas la prise en compte de sa propre subjectivité. Au contraire, elle est la bienvenue, si le principe de transparence est respecté :

« Le journaliste qui cherche à comprendre et qui procède à une évaluation doit révéler clairement son point de vue, afin que chacun sache où il se situe »[13]

L’opinion, les jugements de valeur et les préjugés ont ainsi leur place, tant qu’ils sont exprimés publiquement pour permettre au public de se retrouver. Car le journaliste, bien qu’il réponde à des principes déontologiques, est avant tout un être humain : c’est le citoyen qui vote, l’ami qui brandit ses opinions ou encore le manifestant révolté. Et cela, nous devons le faire savoir au public « au lieu de prétendre à la neutralité »[14] comme le souligne Chantal Francoeur, professeure de journalisme et des médias au Canada. Cette assertion permet de revenir à l’auto-analyse précédemment explicitée. L’introspection en sciences sociales met certes en lumière la « grille d’interprétation » du chercheur, mais offre également une légitimité scientifique au travail de l’observateur. Pour Florence Weber, l’auto-analyse permet surtout d’« éclairer » le lecteur sur sa vision des faits et d’apporter une vraie rigueur scientifique au travail ethnographique.

L’ethnologue refuse que ses réflexions, ses a priori et ses points de vue sur le terrain soient une « boîte noire » qui n’appartient qu’au chercheur. Au contraire, elle est le fondement pour comprendre le résultat de l’enquête ethnographique. Tout comme pour le journalisme : exposer sa « boîte noire » amène à une rigueur journalistique d’impartialité, mais pas seulement selon Francoeur:

« L’ »à propos de moi » devient crucial, ce sur quoi repose la crédibilité de l’ensemble des publications. Face aux accusations possibles de partialité, le journaliste prend les devants et rend sa partialité visible de tous »[15]

La transparence sur ses considérations personnelles donne ainsi du crédit au journaliste, mais offre également au public la garantie d’une information complète et honnête:

« [La transparence] manifeste le respect du journaliste pour son public. Elle permet à celui-ci de juger de la solidité de l’information, de la manière dont elle a été obtenue, ainsi que des motivations et des préjugés du journaliste qui l’a présenté »[16]

Conclusion

Cette démarche en trois temps m’a permis de m’approcher de l’impartialité. En effet, l’auto-analyse a premièrement mis en exergue la manière dont j’interprète le discours de mes interviewés, mais m’a surtout confrontée à mes préjugés et mes dogmes (« Dieu n’existe pas », « La religion est inutile »), alors que je me considérais comme « ouverte d’esprit ». Deuxièmement, l’empathie m’a permis d’interpréter de manière juste et de comprendre le discours de mes interlocuteurs à travers leurs sentiments et leurs émotions. Enfin, la transparence m’a permis d’assumer et d’exposer mes valeurs et préjugés qui ont influencé mon interprétation.

Bien que la transparence (Info Verso sur la RTS) , l’empathie ( « En mémoire du 13 novembre » paru dans Le Monde)  et dans de rares cas, l’auto-analyse (Thierry Leclère et son auto-interview [17] ) soient déjà pratiqués par quelques journalistes, j’ai l’impression que ces pratiques sont encore utilisées de manière trop clandestine. Pourtant, dans la pratique de reportages au sein de communautés minoritaires, de milieux « étrangers » voire controversés, cette démarche en trois temps permet d’offrir au public une information basée sur l’honnêteté intellectuelle du reporter. Cette pratique pourrait, par conséquent,  donner lieu à une plus grande confiance des lecteurs envers les journalistes.

Car le public s’attache souvent à l’objectivité de l’information et donc du journaliste sur le terrain.  Pourtant, cette objectivité, comme principe pour atteindre la vérité, est une illusion. Comme développé plus haut, il est impossible, en tant que journaliste, de mettre de côté ses propres considérations personnelles : des prénotions subsistent et colorent l’interprétation. La réflexion en marge de ce travail n’est donc pas centrée sur le dogme de l’objectivité pure, mais bien sur l’impartialité, comme principe auquel le journaliste doit constamment s’approcher, sans forcément l’atteindre, sachant que cet objectif est impossible au vu de la nature humaine du journaliste :  il est avant tout doté de valeurs et de préjugés fondés sur ses expériences, son histoire et son point de vue situé socialement. Renier ces faits serait donc utopique.

Cette conclusion, loin d’être un plaidoyer pour cette démarche en trois temps, est avant tout une invitation à l’essayer, la vivre et l’interroger. J’ai pu, en me mettant volontairement dans une situation d’étrangeté et opposée à mes valeurs, comprendre à quel point, être un journaliste impartial – en œuvrant pour une interprétation impartiale des faits ou des évènements – n’est pas un principe qui va de soi, bien qu’il soit communément exigé par la pratique journalistique.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et l’auteur soient cités, mais le contenu ne peut pas être modifié.

Références

[1] Daniel Cornu parle de trois fonctions du journaliste : celui d’observateur, de narrateur et d’interprète de la réalité dans Cornu Daniel, Journalisme et vérité: l’éthique de l’information au défi du changement médiatique, Labor et Fides, Genève: 2009 ;  p. 337-369

[2] Samson Fanny, « L’objectivité n’existe pas », in Fédération professionnelle des journalistes du Quebec, URL : https://www.fpjq.org/lobjectivite-nexiste-pas/, consulté le 10 juillet 2018

[3] Cornu Daniel, Journalisme et vérité: l’éthique de l’information au défi du changement médiatique, Labor et Fides, Genève: 2009 ;  p. 362

[4] Ibid. ;  p. 363

[5] Ibid. ; p. 366

[6] Cornu Daniel, « Journalisme et la vérité », in Autres Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique, n°58, 1998, pp. 13-27, https://www.persee.fr/doc/chris_0753-2776_1998_num_58_1_2041, consulté le 12 juillet 2018; p. 22

[7] Beaud Stéphane et Weber Florence, Guide de l’enquête de terrain: produire et analyser des données ethnographiques, Paris: La Découverte, 1997; p. 26

[8] Noiriel Gérard, « Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse. Entretien avec Florence Weber », in Genèses. Sciences sociales et histoire, volume 2, no 1, 1990, pp. 138‑47, URL : www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1990_num_2_1_1035, consulté le 13 juillet 2018, p. 138

[9] Nikolski Véra,  « La valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des engagements « répugnants » », in Genèses, volume 84, n°3, 2011, pp. 113-126, URL : https://www.cairn.info/revue-geneses-2011-3-page-113.htm, consulté le 11 août 2018

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Bui Kim P., « The Empathetic Newsroom: How Journalists Can Better Cover Neglected Communities », in American Press Institute, en ligne le 26 avril 2018, URL: https://www.americanpressinstitute.org/publications/reports/strategy-studies/empathetic-newsroom/

[13] Cornu Daniel, « Journalisme et la vérité », in Autres Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique, n°58, 1998, pp. 13-27, URL :  https://www.persee.fr/doc/chris_0753-2776_1998_num_58_1_2041, consulté le 12 juillet 2018 ; p. 21

[14] Francoeur Chantal, « Les journalistes, des super citoyens qui s’abstiennent ? », in Éthique publique. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale,  volume 15, n° 1, 2013, URL : http://journals.openedition.org/ethiquepublique/1083, consulté le 29 juillet 2018

[15] Ibid.

[16] Kovach Bill et Rosenstiel Tom,  Principes du journalisme. Ce que les journalistes doivent savoir, ce que le public doit exiger, Paris : Gallimard, 2015 ; p. 87

[17]  Sassoon Virginie, Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les Juifs, les femmes. Paris: Le Cavalier bleu, 2013 ; p.11

Print Friendly, PDF & Email

Tags: , , , , , , , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Send this to a friend