Comment lutter contre les « fake news » dans un climat de défiance ?

21 décembre 2017 • Déontologie et qualité, Médias et politique, Récent • by

Crédits illustration: www.lemonde.fr et Jurgen Appelo (Flickr CC BY 2.0)

La propagation des fausses informations sur les réseaux sociaux est devenue un véritable problème de société. En première ligne face à ce phénomène, les journalistes fact-checkers vérifient et labellisent inlassablement les informations en circulation sur internet. Malgré l’intention louable, le chercheur Romain Badouard s’interroge sur l’efficacité de ce travail dans un contexte de défiance face aux élites. D’autres pistes prometteuses existent, comme le fact-checking collaboratif.

Ceci est la première contribution dans notre série sur le fact-checking

En février 2017, le lancement par l’équipe des Décodeurs du Monde d’un outil de recensement et de labellisation des sites d’information francophone suscite une polémique. Baptisé Décodex, l’outil en question, qui se décline sous la forme d’un moteur de recherche, d’une extension pour navigateur et d’un « bot » Facebook, entend classer les producteurs d’information en ligne en fonction de la fiabilité de leurs contenus. Le parti pris des Décodeurs est d’évaluer l’information à l’aune de la méthode qui a été suivie pour la produire. Le respect ou les manquements à la déontologie en vigueur dans la profession journalistique, qui implique par exemple de croiser ses sources ou de bâtir ses démonstrations sur des preuves, peuvent constituer selon eux des critères pertinents pour évaluer la qualité des informations en circulation.

Des polémiques sur fond d’ouverture du marché de l’information

La polémique autour de la publication du Décodex s’est ainsi moins focalisée sur la méthode mise en place par les journalistes du Monde que sur leur posture. En prétendant évaluer objectivement la qualité des publications produites par d’autres sites, ils se retrouveraient juge et partie sur un marché de l’information en ligne où les médias dits « traditionnels » ne sont plus en position de force. Ce qui caractérise en effet le phénomène des « fake news », c’est que ces fausses nouvelles constituent des produits informationnels particulièrement compétitifs : consultées et partagées à grande échelle, elles se retrouvent en position de concurrencer directement des articles diffusés par les « grandes » rédactions.

Dans ce contexte, les initiatives de fact-checking en général, et celle des Décodeurs en particulier, sont perçues par certains de leurs concurrents comme un moyen de les faire taire. Pour les détracteurs les plus virulents du fact-checking, l’initiative du Monde s’apparenterait même à une nouvelle forme d’ « inquisition » à travers la publication d’un index des sites interdits.

Au cœur de cet argumentaire, on retrouve l’idée que chez les journalistes comme ailleurs, l’objectivité absolue n’existe pas. Tous ont des points de vue liés à leur histoire personnelle, leur ancrage idéologique, leur positionnement politique. Ils font partie de rédactions qui sont autant d’entreprises qui leur imposent des cadences et des contraintes en termes de traitement de l’actualité. Ils éditent un média, un produit de consommation courante sur le marché de l’information, soumis aux logiques de l’offre et de la demande. Autant d’éléments qui ont une influence directe sur les informations qu’ils produisent.

Crise démocratique et critique des élites

Au-delà de ce jeu de postures, qui interroge les différentes formes de légitimité à dire « la vérité » dans le débat public, les initiatives de fact-checking posent plus prosaïquement la question de leur efficacité. Le phénomène des « fake news » n’est pas qu’une conséquence de la dérégulation du marché de l’information produite par les réseaux sociaux, il est également un nouveau symptôme d’une défiance politique de plus en répandue au sein de la société à l’égard des institutions et de ceux qui les incarnent.

Si des fausses informations sont produites à une échelle industrielle par des réseaux plus ou moins organisés qui espèrent tirer parti des revenus publicitaires générés par cette économie du clic, c’est que celles-ci trouvent un public pour les partager en masse. Or, s’il est compliqué aujourd’hui de se prononcer sur le sens que l’on peut attribuer à cette activité de partage, la sociologie des rumeurs nous a enseigné que leur propagation pouvait s’apparenter à une forme d’adhésion à la vision du monde qu’elles véhiculaient (sans forcément traduire une confiance absolue en leur contenu).

La base de données du Décodex établie par les journalistes du Monde nous renseigne alors sur les indignations politiques dont les « fake news » sont le support. En analysant les cibles des fausses informations de la catégorie « politique », on s’aperçoit que ¾ d’entre elles visent les dirigeants en place et les institutions, et que plus de la moitié abordent la question de l’impôt et de la gestion de la dépense publique. On y retrouve une forte tonalité « anti-système » et xénophobe (une partie importante des fausses informations est produite par des réseaux de désinformation ancrés à l’extrême droite), qui mobilise l’injustice comme principal cadrage interprétatif des événements d’actualité. Or, dans ce contexte de crise démocratique qui s’amplifie et dont les « fake news » sont un nouveau symptôme, comment la vérification des informations « alternatives » par des journalistes qui intègrent l’élite intellectuelle peut-elle réussir à convaincre celles et ceux qui les diffusent ?

Une méfiance indéboulonnable ?

Une récente étude portant sur la présidentielle française souligne les difficultés que peuvent ainsi rencontrer les fact-checkers lorsqu’ils sont confrontés à un public particulièrement défiant. Lors de cette étude, une fausse information liée à la campagne était présentée à deux panels différents. Le premier se voyait exposer la fausse nouvelle seule : 22 % la jugeaient vraie, 36 % la jugeaient fausse et 42 % ne se prononçaient pas. Pour le second panel, un démenti accompagnait la fake news en stipulant explicitement que celle-ci relevait d’une manipulation. Si 47 % la jugeaient alors effectivement mensongère, 17 % continuaient à la penser plausible selon la logique « il n’y a pas de fumée sans feu », alors même qu’on leur avait présenté l’information comme étant fausse.

D’autres études universitaires modèrent ces conclusions en insistant sur les conditions qui permettent au fact-checking d’atteindre son objectif. Lors d’une expérimentation américaine réalisée en 2017, de fausses informations étaient volontairement publiées sur Facebook à destination d’un panel test et différentes formes de vérification de l’information étaient proposées afin d’évaluer leur pertinence. L’enquête a conclu que ces vérifications fonctionnaient si elles arrivaient rapidement après la publication et si elles étaient « sourcées ». Concrètement, dans cette étude, lorsqu’une fausse nouvelle était postée sur Facebook, si le premier commentaire en dessous contredisait l’argument défendu dans l’article et qu’il comportait un lien vers un site externe, alors les individus étaient plus sensibles à sa réfutation. De la même façon, lorsque dans les articles recommandés par Facebook sous le post original figuraient des liens qui démentaient son contenu, les internautes faisaient davantage preuve d’esprit critique. Enfin, la dimension collective jouait énormément dans la perception de la véracité de l’information. Plus la réfutation était soutenue par les internautes sur le réseau social, à travers des likes ou des commentaires abondant dans son sens, plus les individus exposés à la fausse information étaient prompts à la remettre en question.

Les auteurs signalaient cependant une limite importante à leur étude : plus les fake news concernaient des sujets à propos desquels les internautes exprimaient des positions fortes et moins le démenti était efficace. Autrement dit, les pratiques de fact-checking sont surtout utiles sur des sujets relativement nouveaux dans le débat public, à propos desquels le public ne dispose pas d’un cadrage interprétatif bien établi. Or, comme nous l’avons vu, les fausses informations concernent aujourd’hui essentiellement des thèmes politiques qui reflètent des convictions idéologiques profondes. Dans ce cas précis, les réfutations que peuvent produire les journalistes à propos des rumeurs n’ont qu’un faible impact.

L’avenir du fact-checking pourrait être collaboratif

Est-ce à dire que le fact-checking n’est pas utile aux internautes? Non, évidemment. Dans cette nouvelle bataille de l’information qui s’engage, l’enjeu est aussi d’occuper l’espace médiatique, moins pour convaincre ceux qui croient aux fausses informations que pour interpeler les internautes « passifs », qui les consultent comme d’autres sources, sur la qualité des informations en circulation. En ce sens, le fact-checking reste un outil essentiel pour l’éducation aux médias.

Surtout, le problème des « fake news » pose plus généralement la question des solutions à lui apporter et de la légitimité des différents acteurs en présence à en proposer. Se passer des fact-checkers pour se reposer uniquement sur les propriétaires des plateformes et leur conférer un pouvoir de régulation des contenus pourrait s’avérer être une solution bien pire que le problème. Les propriétaires de plateformes, Facebook en tête, ont ainsi développé pendant la campagne plusieurs collaborations avec des rédactions et des écoles de journalisme. Pour autant, le célèbre réseau social n’a pas non plus hésité à supprimer de sa propre initiative des pages et des comptes.

Or, déléguer aujourd’hui des pouvoirs de censure à des entreprises privées qui poursuivent des objectifs financiers ouvrirait la porte à des formes de filtrage des informations en ligne qui, dans le futur, pourraient constituer autant d’obstacles à la liberté d’expression.

Reste la piste du fact-checking collaboratif, via la création d’un annuaire contributif des producteurs d’information en ligne, comme l’appelle le collectif SavoirsCom1. Ce type d’initiative a le mérite de souligner qu’une lutte efficace contre la désinformation devra également s’appuyer sur les formes de coordination et d’intelligence collective propres au web, afin de produire de la confiance entre les instances régulatrices et les communautés d’internautes. Nul doute que les journalistes fact-checkers auront leur rôle à jouer dans ces initiatives d’un nouveau genre, en partageant un savoir-faire hérité d’une pratique professionnelle aujourd’hui bien établie.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’auteur et EJO soient clairement mentionnés avec un lien vers l’article original, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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