Consommation et qualité des médias : «La Suisse devrait envisager un impôt sur la publicité»

19 décembre 2018 • À la une, Déontologie et qualité • by

Le 22 octobre 2018 étaient présentées à Berne les Annales 2018 de la qualité des médias. Mark Eisenegger, président de la Fondation Kurt Imhof pour la Qualité des médias, revient sur plusieurs des principaux résultats. Il critique au passage les éditeurs, trop enclins à jouer le jeu de Google via sa «Digital News Initiative» et soulève la question d’un impôt sur les recettes publicitaires pour financer le journalisme. Interview réalisée par Edith Hollenstein, du magazine de médias suisses Persönlich, et initialement parue en allemand.

Edith Hollenstein: Monsieur Eisenegger, « 20min.ch » a aussi des difficultés à atteindre les jeunes. Cette nouvelle, révélée en août, a surpris beaucoup de monde mais devrait vous réjouir en fait, non ?

Non, cela ne me réjouit pas. Bien sûr, «20 Minuten» n’est pas en tête de notre classement qualité, mais il s’agit d’un média d’information qui se base sur des standards journalistiques tels que ceux édictés par le Conseil suisse de la presse. L’offre de « 20 Minuten » a pour mission principale d’atteindre les adolescents et les jeunes adultes avec des contenus journalistiques.

Vous avez identifié un gros problème chez les jeunes : selon les Annales 2018, il y a toujours plus de personnes privées d’information, soit des gens qui ne consomment presque plus d’actualité.

De plus en plus de Suissesses et de Suisses consultent les informations via les réseaux sociaux. En 2017, 45% des personnes interrogées avaient répondu qu’elles consultaient régulièrement des contenus journalistiques sur les réseaux sociaux. En 2018, ce nombre s’élève déjà à 50%. Cependant, sur Facebook, Snapchat ou Instagram, toutes sortes de choses se mélangent. À côté des nouvelles, il y a des contributions PR et des contenus relevant de théories conspirationnistes. Je suis donc très heureux quand des médias d’information professionnels tels que « 20 Minuten » peuvent jouer un rôle dans le fil d’informations Facebook des jeunes.

Il y a quelques années, on entendait pourtant tout autre chose : Fög mettait en garde contre «20 Minuten» et critiquait vivement Tamedia pour son journal gratuit. Que s’est-il passé entre temps ?

Les choses ont changé. Les jeunes consomment des nouvelles de manière radicalement différente. Dans le milieu de la recherche, on parle d’une consommation émergente de médias. On ne prend plus, comme il y a quelques années, un journal dans les mains, mais on se déplace plutôt sur plusieurs plateformes comme Facebook, Instagram ou Snapshat. Le mélange médiatique qui en résulte est constitué de prestataires non professionnels, semi-professionnels et professionnels.  Plus un fournisseur s’oriente vers les normes journalistiques, mieux c’est pour notre société démocratique. Nous avions l’habitude de critiquer «20 Minuten » avant tout pour sa culture de la gratuité.

Un autre résultat majeur des Annales 2018 est qu’il y a un nombre record de personnes privées d’information. Pourquoi cela ?

C’est un point particulièrement préoccupant. Depuis 2009, le nombre de personnes privées d’information, qui ne consomment que rarement des nouvelles ou uniquement des nouvelles de très mauvaise qualité, ne cesse d’augmenter. En 2018, plus d’un consommateur de médias sur trois appartient à cette catégorie, 36% pour être exact. Chez les 16 à 29 ans, ce taux s’élève à 53%.

Que peut-on faire là-contre ?

Les personnes privées d’information ne sont pas, en soi, désintéressées par la politique. Et elles investissent beaucoup de temps dans la consommation de médias, mais pas pour l’actualité. Elles devraient donc se réhabituer au journalisme professionnel et réapprendre à l’apprécier. Je pense que c’est avant tout de la responsabilité des institutions de formation.

Il y a trois ans, vous appeliez déjà à investir dans l’éducation des élèves aux médias. Où en êtes-vous aujourd’hui?  

Nous avons lancé une version Beta d’un site web, mais il nous manque encore de l’argent pour lancer une version définitive en ligne.

Google pourrait être un sponsor potentiel. La société s’engage fortement dans la promotion de l’éducation aux médias, par exemple avec Pro Juventute.

(rires) Non, je n’ai pas frappé à la porte de Google. En fait, Google est un gros problème pour le journalisme, parce qu’il le prive d’une importante manne de revenus.

Les éditeurs sont-ils trop prudents avec Google ?

Les éditeurs devraient, en tout cas, préserver leur distance critique avec Google.

Vous faites référence à la DNI, la Digital News Initiative de Google.

Oui, cela m’inquiète quand je vois que trois quarts des médias suisses obtiennent des soutiens de la DNI de Google. Google ne finance pas ces projets médiatiques de manière désintéressée (NDR : voir à ce propos une enquête détaillée sur EJO). Il existe un risque que les éditeurs, et donc les rédactions, ne puissent plus rapporter des faits de manière indépendante.

Dans les Annales, vous défendez l’idée que Google devrait payer des impôts en Suisse. Comment imaginez-vous cela ?

La Suisse devrait sérieusement examiner la possibilité que les entreprises technologiques mondiales et les fenêtres publicitaires allemandes et françaises soient imposées sur les recettes publicitaires générées ici. Ces revenus pourraient être utilisés pour créer un fonds suisse de promotion du journalisme d’information.

Ce fonds serait alors à disposition de tous les médias.

Oui, la promotion médiatique actuelle doit fonctionner indépendamment de la technologie utilisée. Même la presse écrite devrait pouvoir recevoir des fonds. La crainte qu’un tel soutien aux médias conduise à une attitude moins critique envers l’État, voire à une influence étatique directe, n’est pas fondée.

Qu’est-ce qui vous rend si sûr?

Depuis des années, les stations de radios privées sont soutenues par des redevances et personne n’a pensé qu’elles rendaient compte des faits de manière non indépendante. Et plusieurs pays scandinaves, qui sont allés beaucoup plus loin en matière du soutien direct à la promotion médiatique, reçoivent généralement d’excellente notes dans les études sur la liberté de la presse.

Cet article est paru le 22 octobre 2018 sur Persoenlich.com

 

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