« Comment un gilet jaune a été blessé à la tête »: dans les coulisses d’une enquête vidéo

22 novembre 2019 • Formats et pratiques, Innovation et numérique, Récent • by

Source: capture d’écran YouTube/LeMonde

Comment réaliser une enquête vidéo à partir d’images dispersées et décontextualisées ? C’est le défi relevé par la journaliste Asia Balluffier (lemonde.fr) et le motion designer Antoine Schirer, les auteurs de la vidéo d’investigation « comment un « gilet jaune » a été blessé à la tête par un tir de LBD à Bordeaux », publiée le 17 octobre par Le Monde. Ils ont raconté leur travail dans un épisode de « A Parte », le podcast de Ginkio, où ils évoquent les difficultés et les potentialités d’une démarche unissant l’analyse d’images, l’enquête journalistique et la modélisation 3D.

Lors de la manifestation des « gilets jaunes » du 12 janvier à Bordeaux, Olivier Béziade est touché à la tête par un tir de LBD 40. Grièvement blessé, ce manifestant passera trois semaines à l’hôpital. Même s’il existe énormément d’images de cet événement, aucune ne documente le moment exact où ce « gilet jaune » est touché par la balle : une vidéo montre d’abord un policier en train de tirer, et ensuite la victime effondrée par terre. L’enquête du Monde a reconstitué minutieusement ce qui s’est passé avant et entre ces deux moments, ce qui a permis de démontrer que ce tir n’avait pas lieu d’être, parce que la victime ne représentait pas de menace pour les policiers. Ses deux auteurs racontent les coulisses de cet immense travail dans un épisode du podcast « A Parte », retranscrit ici par EJO.

A Parte : Comment vous est venue l’idée de ce sujet ? Les blessés pendant les manifestations des « gilets jaunes », on sait grâce à David Dufresne qu’il y en a eu beaucoup. Pourquoi celui-là ?

Asia Balluffier : Cela faisait depuis presque le début de la mobilisation des « gilets jaunes » qu’on voulait traiter ce sujet en vidéo, parce qu’on pensait que c’était un fait de société qui fera date, et qui se prête à être traité de cette manière. Depuis le mois de novembre, il y a énormément d’images qui circulent sur les réseaux sociaux, mais elles ont beau être nombreuses, elles ne sont pas suffisantes. Elles sont dispersées, parcellaires, décontextualisées, et peuvent être manipulées.

Après la manifestation du 12 janvier à Bordeaux, on voit ces vidéos qui montrent des policiers de la BAC [Brigade anti-criminalité] tirer au LBD et lancer des grenades dans la direction de ce « gilet jaune ». Ensuite, on voit celui-ci effondré par terre, en sang. Elles sont choquantes, elles sont fortes, ces images-là. Une des raisons est donc celle-ci : jusqu’au 12 janvier, je n’avais pas vu d’images d’une charge de la police avec autant de choses à l’intérieur. La deuxième raison, c’est qu’assez vite on s’est rendu compte qu’il y avait une autre vidéo de la scène, prise depuis un autre angle de vue, ce qui nous semblait être une des réponses à l’aspect parcellaire des images des manifestations. Finalement, on avait des contacts à Bordeaux qui nous permettaient de faire un travail d’enquête journalistique classique, pour pallier au problème des images qui ne disent pas tout. A cause de ces raisons, cette affaire-là nous a semblé plus « enquêtable » que les autres.

Il s’est passé neuf mois entre l’événement et la sortie de votre vidéo. Pourquoi vous a-t-il fallu autant de temps ?

On n’a pas passé neuf mois à temps plein sur cette vidéo. Cela a été un travail parcellaire et morcelé. Si je devais faire un découpage étape par étape ; le 12 janvier on s’intéresse immédiatement à cette affaire. Je pense qu’on passe environ deux semaines à enquêter depuis Paris, à passer des coups de fil, à trouver des témoins de cette scène, des gens qui pouvaient nous raconter le reste de la manifestation, à chercher des images, à les sourcer, à interroger leurs auteurs sur le contexte dans lequel elles ont été prises. Nous avons aussi fait un travail de fond sur les textes réglementaires, car nous ne sommes pas des spécialistes de la police et de la justice. Cela a pris encore deux semaines. Ensuite, on est allé sur place pendant deux jours. On a rencontré Olivier Béziade et d’autres personnes qui étaient à cette manifestation. On a aussi fait une enquête de voisinage, on a parlé à tous les commerçants du pâté de maison. On a interrogé une vingtaine de personnes pendant ces deux jours-là, et on est revenu avec une vision beaucoup plus précise, bien que pas définitive, de ce qu’il s’était passé.

La timeline utilisée dans la vidéo. (Source: capture d’écran YouTube/LeMonde)

Après cela, il y a une semaine voire dix jours d’écriture et de storyboard. C’est un Google Doc avec deux colonnes dans lesquelles on écrit nos phrases à gauche et ce qui va apparaître à l’écran à droite. Cette fois-ci, le storyboard a été plus compliqué que d’habitude. Il était très important d’ancrer les choses dans la temporalité et dans l’espace, on ne pouvait pas se contenter de les raconter. En général, le texte a toujours un peu la priorité par rapport à l’image parce qu’on raconte d’abord et met en adéquation l’image ensuite. Mais dans ce cas-là, on ne pouvait pas se permettre d’être flou, il ne pouvait pas y avoir une ellipse temporelle sans qu’on ne dise exactement à quel moment et à quel endroit on était. Il fallait une timeline, une frise chronologique très précise, ce qui fait que le storyboard était un peu un casse-tête à réaliser, un millefeuille de play, pause, avances rapides, reculs, ralentis, etc. Au final, on a dû bosser pendant un mois dessus. Fin mars, on avait à peu près 75% de la vidéo définitive, mais il nous manquait quelques confirmations pour pouvoir la publier. C’est pour ça qu’elle n’est sortie qu’en octobre.

Un petit mot sur les sources. Dans la vidéo vous parlez d’une centaine de documents. Quel type de sources avez-vous utilisé, et comment avez-vous procédé pour les trouver, les vérifier et les analyser ?

Quand on parle de documents, c’est principalement des images. Il y en a beaucoup, parce qu’il y a énormément de reporters lors de ces manifestations. En l’occurrence, nous nous sommes basés sur deux sources principales. Il s’agit des deux angles de vidéo qui permettent de montrer la charge de la police. Un angle a été filmé par Robert Roussel, un reporter à la retraite qui habite près de Bordeaux et qui, toutes les semaines, va couvrir les mobilisations des « gilets jaunes ». L’autre angle, c’est Stéphanie Roy, une reporter indépendante. Sans leurs images, il aurait été très difficile de pouvoir raconter cette histoire.

On a récupéré assez vite beaucoup de vidéos et de photos et il a fallu les analyser et les remettre en contexte, c’est-à-dire déterminer où et quand elles avaient été prises.

Les images de Robert Roussel on les a d’abord vues sur internet. Après une petite recherche, on a découvert qu’elles avaient été diffusées en premier par France 3 Aquitaine, sur sa page YouTube et dans son journal télévisé. Le nom de l’auteur était marqué dans la description de la vidéo. On l’a retrouvé, on l’a eu au téléphone, et il nous a dit qu’il avait d’autres images qu’il n’avait pas données à France 3. Il a accepté de nous donner le reste aussi, dont une séquence très importante, celle qui précède la charge.

Il y a aussi des images de photographes amateurs, qui prennent énormément de photos et ne les publient pas dans les médias. On a pu en rencontrer beaucoup par l’intermédiaire des Street Medics de Bordeaux.

Antoine Schirer, vous avez travaillé avec Asia Balluffier sur cette vidéo. Quelle a été la particularité de ce travail pour vous ?

Antoine Schirer : normalement je travaille comme motion designer et réalisateur, donc plutôt sur la restitution du travail journalistique. Cette fois-ci, j’ai travaillé aussi lors des phases d’enquête. On a récupéré assez vite beaucoup de vidéos et de photos et il a fallu les analyser et les remettre en contexte, c’est-à-dire déterminer où et quand elles avaient été prises. Pour ce faire, il faut analyser leurs métadonnées, c’est-à-dire l’heure, normalement enregistrée par la caméra, à laquelle les images ont été prises. Si ces données n’existent pas, il faut utiliser d’autres méthodes, en observant très précisément les détails. Par exemple, est-ce que dans le cadre de cette photo, on trouve un élément ou un geste d’un manifestant que l’on voit aussi sur un autre angle de vue ? Si c’est le cas, on peut savoir que ces deux images ont été prises au même moment.

La particularité de la scène, c’est qu’on ne voit pas Olivier Béziade tomber. C’est d’ailleurs là toute la difficulté de l’enquête.

Asia Balluffier, pourquoi vous avez ressenti cette nécessité de travailler à deux ?

Asia Balluffier : Dans cette enquête, l’image a presque pris le pas sur l’oral et sur le texte. Mais il fallait quand même qu’on trouve un moyen de raconter et de préciser certaines choses avec la voix. Cela a été un casse-tête, puisque la séquence est très courte, elle ne dure que trois secondes : comment dire ce qu’on voulait, si on n’a pas le temps pour le faire ? Il a fallu faire des pauses, des avances rapides. Le regard d’Antoine, en tant que motion designer, était donc important. Il maîtrise très bien les outils. D’autant plus que la particularité de la scène, c’est qu’on ne voit pas Olivier Béziade tomber, on ne le voit pas prendre la balle de LBD dans la tête. C’est d’ailleurs là toute la difficulté de l’enquête, ce qui explique pourquoi ça a pris autant de temps à sortir. Une fois qu’on a eu la certitude que ça a bien été le cas, il y avait le problème de comment le raconter, vu que l’intérêt de la vidéo est de montrer ce qui se passe. Antoine a alors proposé de reconstituer ce passage, en utilisant le moyen de la 3D.

Exemple d’usage de la 3D. (Source: capture d’écran YouTube/LeMonde)

Antoine Schirer, quel est donc le rôle de la 3D dans cette vidéo ?

Antoine Schirer : Au-delà de l’effet un peu spectaculaire que présente cette technologie, il s’agissait surtout de mettre de la clarté. Toutes les images qu’on a vues passer pendant les manifestations des « gilets jaunes » ne produisent pas forcément de la clarté. La 3D nous a permis de remettre en contexte les choses, de mettre en récit les images filmées dans le feu de l’action. On a pu situer l’événement dans l’espace et dans le temps. Un exemple de notre utilisation de la 3D, c’est la séquence de quelques dizaines de secondes avant le début de la charge de la police qui aboutira à la blessure d’Olivier Béziade. Dans cette séquence, on est au cœur du cortège et sur quelques images on aperçoit la future victime. Au même moment, la journaliste Stéphanie Roy est en train de filmer de l’autre côté de la place. Avec ces deux points de vue simultanés, on utilise la 3D pour relier les deux séquences vidéo et pour les localiser. Ça nous a permis d’ancrer ces images dans l’espace, et de restituer de façon la plus claire possible ce qu’il s’est passé et ce qui a conduit à la charge de la part de la police.

Pour réaliser cette séquence, j’ai utilisé des logiciels d’animation tout à fait courants, c’est-à-dire After Effects, qui est le plus utilisé pour produire des animations, et un logiciel de 3D qui s’appelle Cinema 4D.

Quelles ont été vos inspirations pour réaliser cette vidéo ?

Asia Balluffier : Les visual investigations du New York Times ont eu beaucoup d’influence sur nous. Et ça se voit, je crois. Cela fait très longtemps qu’on regarde ce qu’ils font, et on est très fan. Ils utilisent la vidéo de la meilleure des manières pour enquêter, et c’est quelque chose qu’on avait envie de faire depuis un certain temps. Il y a aussi la BBC, qui a fait Anatomy of a Killing, qui est très bien, ainsi que Forensic Architecture, qui n’est pas un média mais qui travaille avec des médias. Ce sont des journalistes mais aussi des chercheurs qui cherchent des moyens de faire émerger de l’image, de la data et des nouveaux moyens d’enquêter.

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