Comment le public suisse romand s’informe durant la crise sanitaire?

30 juin 2021 • À la une, Déontologie et qualité, Formats et pratiques • by

En période de crise, les médias en Suisse ont été largement sollicité pour obtenir des informations ce qui a restauré une confiance, encore fragile, envers eux.

Les médias ont été davantage été sollicités durant la pandémie de  Covid-19. Mais en parallèle la désinformation, les « fake news », ou encore les théories du complot  se sont intensifiés notamment à travers les réseaux sociaux. Retour, dans cet article tiré du magazine de la Fédération suisse des psychologue,  « Psychoscope », sur les pratiques informationnelle et le rapport aux médias, notamment des jeunes durant la crise sanitaire. 

Depuis plus d’une année, nous vivons une période inédite. Non seulement sur les plans sanitaire, politique, sociétal et culturel, mais aussi informationnel. Dans un contexte d’extraordinaire incertitude, à la fois individuelle et collective, comment se façonnent notre rapport à l’information, notre confiance dans les sources, ainsi que notre exposition aux « fake news » et aux théories du complot ? Une enquête par questionnaire a été menée durant les premières semaines de la pandémie en Suisse romande. Diffusée entre 24 avril et le 10 mai 2020, cette étude a permis de récolter 3845 réponses.

Les résultats offrent une photographie des modalités d’information en période de crise, de la manière dont les médias sont considérés comme des sources
fiables, mais aussi des risques engendrés par les contenus de désinformation et autres « fake news ». Nous verrons également que les pratiques et réactions des jeunes publics se distinguent de celles de leurs aîné.e.s. Des pistes d’analyse qui sont approfondies dans le rapport complet de cette recherche [1].

Les médias et les journalistes font face à une importante crise de confiance, un phénomène que des enquêtes documentent régulièrement. Selon l’étude menée annuellement par le Reuters Institute (ici 2020), couvrant une quarantaine de pays dans le monde, dont la Suisse, moins d’une personne sur deux fait confiance aux médias pour s’informer. Un effritement qui s’avère encore plus spectaculaire chez les jeunes, comme le montre, pour la Suisse, le baromètre Easyvote de l’institut de recherche gfs.bern. Les raisons en sont multiples, conjoncturelles et structurelles ; elles s’accompagnent d’un mouvement de concurrence de divers acteurs qui produisent des contenus (influenceurs, institutions, expert.e.s, personnalités politiques et artistiques, individus « ordinaires », etc.). Cette désintermédiation fragilise les médias. Qu’en est-il en période de crise ?

L’enquête menée en Suisse romande lors de la première vague de Covid‐19 fait apparaître un recours dominant aux médias pour s’informer. Plus de neuf répondant.e.s sur dix ont plébiscité les médias comme première source d’information, loin devant les autorités publiques ou les instances de santé. Ce résultat est confirmé par les excellents chiffres d’audience des médias (notamment de radio et télévision, mais également en ligne) pendant cette période, alors même que – cruel paradoxe – leurs recettes publicitaires chutaient. La crise sanitaire a donc engendré des pratiques d’information intenses, et surtout un repli sur des sources jugées fiables, dans un contexte de grande incertitude. Les médias ont d’ailleurs répondu à cette forte demande en renouvelant leurs offres et leurs formats : beaucoup ont basculé dans le suivi en direct des événements, d’autres ont opté pour des contenus pédagogiques, avec un focus particulier sur l’explication des chiffres (ce qui a permis un essor du journalisme de données), quand d’autres encore ont favorisé des contenus plus serviciels, visant à accompagner les citoyens dans cette période anxiogène.

Mais, au-delà du recours marqué aux médias, c’est la confiance qui semble avoir été quelque peu restaurée avec plus de la moitié des répondantes et des répondants qui évaluent les médias et les journalistes comme des sources fiables. D’ailleurs, la couverture médiatique de la crise est jugée très favorablement : plus de huit personnes sur dix estiment que les médias d’information ont expliqué comment agir face à la crise du Covid‐19 et qu’ils ont aidé à la comprendre.

Une confiance néanmoins fragile. Ainsi, près d’un tiers des personnes interrogées en Suisse romande (mais surtout plus de la moitié des 15-25 ans) estiment que les journalistes et les médias sont susceptibles de diffuser des informations fausses ou inventées sur le Covid-19.

Les canaux de diffusion de la désinformation

La désinformation est de fait sans conteste le phénomène qui aura marqué notre rapport à l’information pendant la pandémie. Dès les premières semaines, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs mis en garde contre la montée en puissance de « l’infodémie », caractérisée par une surabondance d’informations circulant de manière virale hors et en ligne, et se caractérisant par des « tentatives délibérées de diffuser des informations erronées afin de saper la riposte de santé publique et de promouvoir les objectifs différents de certains groupes ou individus ». Si la Suisse semblait avoir été relativement épargnée jusqu’alors par la diffusion de « fake news », la crise du Covid‐19 et son lot d’imprévisibilités et de tâtonnements politiques a favorisé la diffusion de ces contenus délibérément trompeurs, dont la viralité est amplifiée par les réseaux sociaux et leurs algorithmes.

Outre la nature des « fake news » (des remèdes les plus farfelus censés guérir du Covid‐19 jusqu’aux théories conspirationnistes les plus élaborées), leurs modalités de diffusion prennent une tournure inédite. Près des deux tiers des répondantes et des répondants ont déclaré avoir reçu des fausses informations à propos du Covid‐19 via leur messagerie instantanée, une proportion qui atteint même les trois quarts des 15-25 ans. La désinformation s’est ainsi exportée au‐delà de son terrain de prédilection, les réseaux sociaux, pour se disséminer via ces espaces de conversation plus intimes, où la confiance dans les contenus est d’autant plus forte que les partages se font de proches en proches. Cette modalité de transmission est d’une redoutable efficacité. Plusieurs études scientifiques ont en effet montré que l’on faisait davantage confiance à une information si elle est partagée par un proche, quelle que soit la source d’origine.

Via WhatsApp, des messages exploitant le sentiment de proximité, ont connu une large diffusion : qui n’a pas reçu, voire partagé, un message écrit ou vocal contenant le témoignage du « frère d’une amie dont la mère connaît la tante, qui elle‐même travaille aux Hôpitaux universitaires de Genève » ? Se propageant comme les rumeurs, par amplification et déformation, ces contenus de désinformation sont difficiles à traquer et souvent à vérifier. L’OMS, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et les centres hospitaliers ont d’ailleurs régulièrement dû démentir ces fausses informations pour alerter la population et tenter de limiter leur impact.

Des jeunes qui s’informent… différemment

Et les jeunes dans tout cela ? Comment ont‐ils appréhendé l’information circulant pendant la pandémie ? Leurs pratiques et appréciations en la matière sont-elles similaires à celles de leurs aîné.e.s ? L’enquête menée en Suisse romande permet de mettre en évidence quelques spécificités des 15-25 ans.

Sans surprise, les jeunes s’informent massivement par les canaux numériques, comme l’avaient déjà montré des études antérieures, telles que l’étude JAMES focus en 2019. Que ce soit via des moteurs de recherche comme Google (55 % des 15-25 ans contre 45 % des plus de 25 ans y ont eu recours pour s’informer), les applications de messagerie comme WhatsApp (21 % contre 15 %), les plateformes de contenus comme YouTube (20 % contre 11 %) ou encore les réseaux sociaux comme Instagram (13 % contre 3 %), les sources numériques ont été massivement investies par les jeunes qui, globalement, leur font davantage confiance que leurs aîné.e.s. Notons que, pour Facebook, la bascule s’est opérée, avec davantage de plus de 25 ans qui disent l’avoir utilisé pour s’informer pendant la crise que de 15-25 ans (17 % contre 16 %). Malgré cette prédominance des plateformes numériques, les médias demeurent une ressource importante pour les jeunes, même s’ils coexistent avec d’autres références en termes d’information : 21 % des 15-25 ans (contre 8 % des plus de 25 ans) affirment s’être informés grâce à des médias produisant des vidéos sur les réseaux sociaux (tels que Brut, Konbini, et aussi, en Suisse, Nouvo et Tataki), ou encore via des figures présentes sur les réseaux sociaux, que ce soit des journalistes, des spécialistes en vulgarisation ou encore des célébrités, très actives pendant la pandémie.

Il convient toutefois de tordre le cou à une idée reçue : les jeunes ne s’informent pas nécessairement moins ou moins bien ; ils s’informent différemment de leurs aîné.e.s. C’est une consommation plus fragmentée, souvent fortuite et accidentelle (car nourrie par le jeu des hasards algorithmiques ou des partages des proches) et qui mêle des sources très diversifiées (dans leurs thématiques, leurs lignes éditoriales, mais aussi parfois leur fiabilité). Elle peut donc se révéler à la fois plurielle et riche, mais également incertaine et risquée quant à sa qualité. Les jeunes en ont conscience et posent un regard critique sur leurs propres pratiques, les sources et les canaux qu’ils mobilisent.

Ainsi, en termes de désinformation, ils sont plus actifs que leurs aîné.e.s lors de la réception d’une « fake news », pour avertir la personne à l’origine du message. Ainsi, 51 % des 15-25 ans disent l’avoir fait, contre 41 % des plus de 25 ans. D’ailleurs, les jeunes s’appuient beaucoup sur la conversation et la discussion, en grande partie médiées par les plateformes numériques, pour acquérir un regard sur l’information, se forger une opinion et se confronter aux idées d’autrui. C’est sans doute une piste intéressante à explorer pour les médias que d’instaurer davantage de discussion sur l’information, d’expliquer leur travail et de répondre aux questions que se posent les internautes. On peut citer par exemple les expériences en cours depuis quelques mois sur la plateforme de streaming Twitch.

Au final, cette période « extraordinaire » fut un test grandeur nature pour les médias, qui ont pu faire valoir leur statut de repères dans le flot informationnel. Globalement, ils ont été appréhendés comme des espaces sûrs et fiables, dont le travail de couverture de la crise médiatique a été favorablement apprécié. À l’inverse, deux points de vigilance ont également été renforcés à la faveur de cette crise : la diffusion importante et plus souterraine des contenus de désinformation, qui ont en partie migré sur les applications de messagerie, rendant le travail de repérage et de désamorçage plus délicat ; ainsi que la migration des jeunes publics vers d’autres espaces et l’émergence de figures informationnelles correspondant à leurs pratiques (numériques, horizontales et conversationnelles) qu’ils peinent à trouver dans l’offre actuelle des médias traditionnels.


[1] Pignard-Cheynel, N., Salerno, S., & Carlino, V. (2020). S’informer en période de crise sanitaire. Pratiques d’information et exposition aux fake news en Suisse romande pendant la première vague de Covid-19 (mars-avril 2020). Lausanne : Initiative for Media Innovation et Office fédéral de la communication.

 

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