Face à la désinformation, les médias se réinventent

20 novembre 2020 • À la une, Déontologie et qualité, Formats et pratiques • by

De nouveaux formats et un journalisme davantage tourné vers le dialogue avec le public sont les outils de certaines rédactions pour lutter contre la désinformation.

Une rédaction citoyenne hébergée sur un serveur Discord, une cellule d’investigation vidéo « nouvelle génération », des décryptages audiovisuels reposant sur le dialogue et la pédagogie… Si l’avalanche de fausses informations liées au Covid-19 a pris les médias de court, cela ne les a pas empêchés d’innover pour les contrer. S’exprimant lors d’une table-ronde en ligne organisée le 12 novembre par l’Académie du Journalisme et des Médias de l’Université de Neuchâtel, trois journalistes invités ont raconté leurs stratégies : Amélie Boguet responsable des nouvelles plateformes actualités à la RTS, Aude Favre, créatrice de la chaîne YouTube AudeWTFAke et Charles-Henry Groult, chef du pôle vidéo du Monde.

« Le Covid-19 a sans doute servi de catalyseur ou de moteur à tout un tas de théories du complot et de manipulations diverses », observe Charles-Henry Groult. Mais quand il s’agit de désigner comme telles de fausses informations, le chef du pôle vidéo du Monde tient à souligner l’importance des mots :

J’ai l’impression qu’il faut faire attention à l’utilisation du mot fake news qui a tendance à regrouper et recouvrir des réalités très diverses. Le mot même de désinformation m’interroge un peu car il comporte cette idée de volonté de désinformer les autres. Alors que ce qui m’a surtout frappé, pendant le premier confinement [a débuté en mars 2020 en France, ndlr.], c’était l’immense désir des gens de comprendre, d’être rassurés, de savoir comment agir si eux ou leurs proches étaient malades, savoir d’où venait cette maladie et comment elle circulait…

Pour le service vidéo du quotidien français, le premier objectif a alors été « d’occuper le terrain avec de la vraie information avant même de debunker ou de fact-checker les fausses informations ». « Nous avons expliqué à nos journalistes qu’il y aura dans les prochaines semaines, les prochains mois, une immense attente des gens d’avoir de l’information la plus crédible et la plus sérieuse possible, poursuit Charles-Henry Groult. Et c’est d’abord ce défi-là qu’il nous fallait relever ».

Les tisseurs de désinformation complotiste cultivent le « self-esteem »

Produire de l’information factuelle est, à l’évidence, l’essentiel du métier de journaliste. Cependant, selon une étude du MIT datant de 2018 et publiée dans la revue Science, une information véridique mettrait six fois plus de temps à circuler sur Twitter que ne le ferait une fausse information. « Car les fausses informations sont généralement très séduisantes », remarque Charles-Henry Groult. Mais ce n’est pas tout. Sur les thèses complotistes, Aude Favre, journaliste aux manettes de la chaîne YouTube AudeWTFake, pointe du doigt un phénomène tout aussi alarmant : « malheureusement, les complotistes raflent la mise auprès des gens en les valorisant, en leur disant qu’ils ont découvert quelque chose d’incroyable, que c’est eux qui savent et pas les « moutons lobotomisés par les médias ». Ils leur donnent du sens. On remarque que les personnes impliquées dans ces communautés retrouvent une sorte de self-esteem et ont le sentiment d’œuvrer pour quelque chose et se battre contre quelque chose ».

En allant plus loin dans sa pensée, Aude Favre développe :

Le fond de ce que j’essaie de faire est déjà d’entamer un vrai dialogue entre journalistes et citoyens. C’est en tout cas ma grille de lecture et je pense qu’on ne serait pas dans ce marasme de fake news si quelque part les citoyens avaient confiance dans ceux qui portent leurs voix auprès des gouvernements, parce que c’est ça le journalisme. Et le pari de base que je fais est que si on se réconcilie peut-être que ça ira mieux, si on dialogue peut-être que ça ira mieux.

Partant de ces constats, Aude Favre a lancé en mars 2020, la rédaction Aude WTFake. Une rédaction citoyenne, hébergée sur un serveur Discord, et comptant à ce jour près de 1 300 participants. « Alors, de notre côté, nous créons aussi une communauté et un sens, une émulation qui est quelque part en miroir avec ce grand sentiment d’appartenance que créent les complotistes, affirme la journaliste spécialiste du debunking et du fact-checking. Nous nous réunissons sur Discord pour discuter de désinformation et nous nous lançons de temps en temps sur des enquêtes. Nous nous retrouvons dans des live toutes les semaines pour faire avancer l’enquête et le but est de sortir l’enquête vidéo au bout de quatre semaines de travail. L’enquête n’est pas la mienne, même si je l’ai chapeautée, mais celle de toute une force citoyenne ».

Dialoguer d’égal à égal, pour mieux convaincre

 En 2019, avant l’apparition de la pandémie de Covid-19, l’Université de Zurich avait réalisé un sondage selon lequel un tiers des Suisses auraient des affinités avec les thèses complotistes. Amélie Boguet, responsable des nouvelles plateformes actualités à la RTS, cite cette étude en déroulant sa réflexion : « ce résultat nous fait dire qu’aller vers ces gens pour leur dire directement qu’ils ont tort nous coupe définitivement de toute forme de dialogue et d’interaction avec eux. Et nous aurons beau démonter ces théories conspirationnistes, nous ne pourrons pas atteindre les personnes qui commencent à y croire ».

Le service Nouvo de la RTS a opté pour la pédagogie. Sur YouTube, Nouvo a publié une série de trois vidéos consacrées à la mouvance QAnon. L’une d’entre elles est un entretien de 19 minutes avec un socio-anthroplogue des religions, François Gauthier (Université de Fribourg). « Nous avons discuté avec lui en amont de cette démarche et il l’a soutenue », indique Amélie Boguet, productrice du service Nouvo.

Religieusement conspirationnistes

Amélie Boguet résume les explications de François Gauthier :

Selon lui, dans toutes ces théories complotistes, il y a un basculement dans quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la vérité ou de la contre-vérité, mais de l’ordre de la croyance. Et quand on est dans ce domaine-là, il est quasiment impossible de démontrer par {a+b} que les gens ont tort. Notre démarche a donc été d’entamer un dialogue et de ne pas rejeter d’emblée les personnes adhérant aux théories du complot.

Toujours dans cette série de Nouvo, une deuxième vidéo a ainsi donné la parole à un QAnon suisse, Leonardo, qui gère la chaîne YouTube “Les DéQodeurs” (supprimée par YouTube, ses vidéos sont désormais publiées sur Odyssee). « Plutôt que dire d’emblée « vous avez tort », nous allons essayer de comprendre au fond quelle est la part de vérité ou de sincérité dans ces théories. Ce qui ressort beaucoup de cette interview faite avec le QAnon est son dire qu’il donne de l’espoir aux gens. Et là, la boucle est complètement bouclée, parce que l’espoir est aussi ce qu’apportent les religions aux croyants ».

Se disant impressionnée par la rédaction citoyenne Aude WTFake, Amélie Boguet continue : « Je pense que c’est une idée qu’on devrait exploiter à l’échelle de la Suisse […]. J’espère qu’un grand média helvétique puisse un jour être capable de ça aussi et de retourner vers un journalisme de co-création qui partirait avant tout du public plutôt que du journaliste. Et en tout cas, à ma petite échelle, avec les personnes avec qui je travaille, y compris avec des personnes de l’AJM, c’est quelque chose que nous avons totalement en tête et c’est un peu notre combat. Nous allons chercher à aller de l’avant dans cette démarche. »

Promouvoir le data journalisme

Au-delà du dialogue, la question du format et des méthodes d’investigation se pose également. Au sein du pôle vidéo du Monde, le levier data s’est activé.

Nous développons depuis un an un nouveau type de format qui est l’investigation visuelle, qu’on peut aussi appeler enquête vidéo, détaille Charles-Henry Groult. Celui-ci repose sur l’OSINT, l’investigation en sources ouvertes qui nous permet d’utiliser toutes les données disponibles en ligne pour faire émerger de l’information. Et c’est différent du fact-checking à proprement parler, que font « Les Décodeurs » , un autre service au Monde. Au lieu de debunker les fausses informations véhiculées en ligne, nos enquêtes vidéo se concentrent plutôt sur ce qui est sans doute vrai, qui circule en ligne, mais qui a encore besoin d’être authentifié : il peut s’agir d’images que nous devons authentifier et géolocaliser avant d’en faire des documents peut-être même parfois exclusifs.

Selon Charles-Henry Groult, deux journalistes au pôle vidéo du Monde sont « très à l’aise avec les techniques d’investigation open-source » : « nous allons les pousser davantage en ce sens en leur proposant des formations et en investissant dans des outils pour le cloud computing, l’achat d’images satellitaires, ou encore le tracking de bateaux ou d’avions. Avec ces deux personnes, nous allons créer une première cellule d’investigation vidéo « nouvelle génération » et nous allons essayer d’accélérer le rythme pour maintenir notre avance et pouvoir annoncer cette cellule à la fin de l’année 2020 ». Les journalistes au service Nouvo de la RTS ont eux aussi eu recours au data journalisme, note Amélie Boguet. Quant à Aude Favre, elle s’est de son côté formée à l’OSINT auprès de l’association française OpenFacto.

L’intelligence artificielle pour anticiper les fake news virales ?

En pleine crise sanitaire, l’institut SCAI (Sorbonne Center for Artificial Intelligence) et le CELSA Sorbonne Université, en partenariat avec la start-up Kap Code, ont initié des travaux de recherche à la croisée de l’intelligence artificielle et des sciences de l’information et de la communication. « L’enjeu principal de ce nouveau projet de recherche est l’identification et la caractérisation des fake news sur le coronavirus », peut-on lire sur le site de la Sorbonne Université, pour à l’avenir « créer des méthodes prédictives, capables de détecter l’émergence de nouvelles fake news lors d’éventuelles nouvelles crises sanitaires ».

Et comme nous l’évoquions plus haut, les informations fausses ont tendance à se diffuser en ligne plus vite que les vraies informations : « alors, quand nous fact-checkons une information fausse qui a reçu des millions et des millions de vues, commente Charles-Henry Groult, il est rare que le fact-checking lui-même ait un buzz de taille équivalente. Alors que si nous attaquions ces fausses informations un peu plus en amont, peut-être que nous aurions plus de chances d’être efficaces. » Debunker, fact-checker, authentifier, décrypter, dialoguer… Et prochainement anticiper ?

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Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et l’ auteure soient clairement mentionnés, mais le contenu ne peut pas être modifié.

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