De l’Insta story au journalisme : enseigner les bases aux adolescents

15 juillet 2019 • À la une, Pédagogie et formation • by

Des élèves éditent sur Instagram (avec second degré) un article titré: « Discrimination : le racisme vise en premier les noirs et les musulmans».

Des lycéens d’un établissement en Suisse romande ont expérimenté la pratique du journalisme sur un réseau social qu’ils connaissent bien : Instagram. Récit d’un atelier pratique d’éducation aux médias.

Comment faire découvrir les bases du métier de journaliste à des jeunes de 17 et 18 sans les ennuyer ? Utiliser un outil qui leur parle : les réseaux sociaux, et en particulier Instagram. C’est ce que j’ai fait lors d’un atelier que j’ai animé au Lycée Denis de Rougemont à Neuchâtel, lors de deux journées thématiques, les 9 et 10 avril 2019, consacrées aux médias et aux fake news. Ma mission : apprendre à une soixantaine d’adolescents à décrypter l’information et les familiariser au journalisme. L’idée de mon atelier, que j’ai répété trois fois lors de cet évènement, était de les sensibiliser aux fondamentaux du métier en 90 minutes en me servant d’un outil devenu un médium à part entière : les Insta stories.

Pourquoi avoir choisi cette option ? D’une part, Instagram est massivement utilisé en Suisse – près d’ 1,5 million d’utilisateurs actifs ont été recensés à la fin de l’année 2017, selon une étude réalisée par l’agence de communication fribourgeoise frankr.ch. Le réseau social dédié à la photo fait partie du trio de tête des plateformes les plus utilisées dans le pays, après Facebook et LinkedIn. Autre information importante : les Suisses de 15-24 ans représentent 67% des utilisateurs d’Instagram. Une indication qui légitime d’autant plus cet atelier.

D’autre part, les médias ont de plus en plus recours à ce réseau social. D’abord à travers des images légendées pour expliquer l’actualité en quelques mots ou pour dévoiler les coulisses des rédactions. Puis, avec l’arrivée des Insta stories, Instagram est devenu une plateforme journalistique à part entière.

Les médias utilisent les stories soit comme un « faire-valoir » renvoyant à une production publiée sur leur site – en y intégrant des « swipe up » permettant d’accéder directement à l’article mis en évidence dans le snap –, soit comme un support d’édition à part entière, voire même de production. On trouve ainsi des contenus journalistiques variés sous forme de stories, comme des reportages (France Info dans les camp de Rohingyas au Bangladesh), des décryptages ou encore des chroniques hebdomadaires (« Fake or real » sur l’Instagram de The Guardian). Particularité : les sondages, les émoticônes, les filtres, les comptes à rebours et tous les autres éléments permettant de jouer avec les codes du réseau social sont utilisés pour rendre l’information la plus attractive possible.

Comprendre les bases de l’écriture journalistique

Cet atelier s’est inspiré de ces pratiques, en particulier celles consistant à éditer une information sur les stories Instagram permettant ainsi de « mettre en scène un contenu ». Je leur ai donc demander d’éditer une information en tentant de la rendre attrayante pour un public cible de 15 à 20 ans. Un objectif plutôt bien accueilli par les élèves : «Instagram, facile, on connaît ! » a lancé un des lycéens.

Mais avant de passer à l’exercice d’édition, il me semblait essentiel de consacrer une dizaine de minutes en début de cours à comprendre avec les bases de l’écriture journalistique et leur apprendre à faire ressortir l’essentiel d’une information.

Lors de ma présentation, deux fondamentaux ont été abordés : « les questions essentielles »[1]  ou les 5W et la structure en « pyramide inversée » [2]. Ceci, sur la base d’une dépêche consacrée à la nouvelle tournée de Céline Dion – un article volontairement « léger » et simple pour que mes étudiants du jour se focalisent sur sa structure. Les lycéens ont rapidement appris à repérer les questions qui, quoi, quand, où, comment et pourquoi et à visualiser le plan rédactionnel d’une dépêche : l’information essentielle en premier, puis les détails.

Après avoir abordé deux des bases élémentaires de l’écriture journalistique avec eux, je me suis moi-même prêtée au jeu et leur ai montré à quoi pourrait ressembler le résultat de l’exercice ­en éditant cette « news » sur format story Instagram. J’ai donc joué avec les outils proposés par le réseau social, tels que les filtres, les comptes à rebours ou encore les gifs. Mais j’ai également proposé, pour rendre l’exercice ludique, une story simple et divertissante composée d’une fausse interview . Voici le résultat:

Donner les indications pour élaborer une story par groupe durant le temps imparti

Après leur avoir montré ce que j’attendais de leur part, place à la préparation de leur mission. J’ai demandé aux trois classes successives, de 20 élèves environ, de former des groupes de cinq : chose qu’ils ont faite très naturellement. Chaque groupe avait ensuite pour tâche de se créer un compte Instagram pour publier leur story.

Chaque classe a formé des groupes de cinq chargés d’éditer une Insta story sur Instagram.

Ensuite, ils ont dû choisir entre cinq dépêches aux thèmes variés: « Les écoliers français sont de plus en plus nul en math », « 2033 : l’année du premier homme sur Mars » ou encore « Discrimination : le racisme vise en premier les noirs et les musulmans». Ces textes étaient volontairement simples pour qu’ils puissent facilement dégager les « questions de références » et le concept de la « pyramide inversée ». Ce travail sur la structure est nécessaire pour mettre en lumière dans leur snap – soit les différentes images et vidéos qui se succèdent au sein d’une story – les informations incontournables d’un article.

Sans avoir été particulièrement sensibilisés aux bases du « storytelling », les lycéens ont naturellement commencé à raconter une histoire, avec une accroche, un milieu et une chute. Je les ai invités à créer un scénario et à réfléchir au contenu de chaque snap, en précisant une règle propre à l’écriture journalistique : un paragraphe, une idée – soit ici, un snap, une idée.

Enfin, les lycéens avaient l’obligation de suivre trois règles supplémentaires. (1) Faire 5 à 8 snap par story, pas plus, (2) alterner les formats et jouer avec les codes d’Instagram pour exploiter un maximum les opportunités esthétiques et pratiques offertes par le réseau social, tels que l’insertion de lieu et de date, des hashtags, des gifs, des vidéos et des photos au format vertical ou encore des filtres, et surtout (3) prendre du plaisir à faire vivre une « news » comme ils souhaiteraient eux-mêmes la voir.

A leur tour de jouer

Après avoir choisi un article à traiter, chaque groupe d’élèves a eu droit à 15 minutes pour l’analyser, 15 autres pour produire un scénario, puis 30 minutes pour produire une story.

D’abord, chacun s’est attelé à dégager les 5W et à retenir les informations cruciales. Après quelques désaccords entre eux pour trouver les informations pertinentes, et sans que mon aide n’ait été sollicitée une seule fois, chaque groupe s’est mis à la scénarisation de sa story. Dans la classe c’était l’effervescence pour trouver des idées !

Après une lecture quasi littérale ils se concertés pour comprendre le sens du texte et vulgariser les propos dans leurs mots. Armés de feuilles de papiers, ils ont fait un « story-board » de chacune des snaps qu’ils allaient produire : dessins, scripts et beaucoup de ratures au programme !

Avant de produire, place à l’élaboration d’un « story-board ».

Entre eux, mes étudiants du jour se sont encouragés à faire court, à trouver des accroches dynamiques, et surtout ils se sont spontanément réparti les tâches : « Je fais un petit texte et toi tu filmes », « On se balade les trois,  il y en a une qui tombe et tu enregistres par en bas », « Toi tu as une tête d’enseignante, c’est toi qui joue le rôle de la prof de maths », etc… Dans un des groupes, par exemple, l’un filmait, les autres jouaient, un autre écrivait les textes et le dernier campait l’éditeur en chef en postant les stories.

La majorité des lycéens est allé à l’extérieur. Ils se sont filmés, ils ont interviewé des passants ou encore enrichi leurs images avec les codes Instagram. Ils se sont vraiment pris au jeu. De retour en classe, chacune des stories a été dévoilée. Des résultats prometteurs, drôles et globalement pertinents réalisés dans un temps volontairement très limité. En voici un exemple.

Conclusions de l’exercice :

Les lycéens n’avaient pas pour mission de créer un contenu journalistique propre mais bien d’éditer des informations existantes dans un format et un médium différent de l’original. L’idée de cet atelier était de conjuguer un savoir et une compétence dont ils disposaient déjà : les mécanismes propres à l’utilisation d’Instagram avec l’apprentissage de l’écriture journalistique.

Le recours à des compte-rendus « légers » provenant d’une agence de presse a incité les jeunes à étudier la composition et la structure spécifique d’un article de presse, pour ensuite la reconstruire sous la forme d’Insta stories. C’est une façon d’apprendre à vulgariser avec leurs propres mots.  Par ce biais, nous avons pu aborder deux des fondamentaux de l’écriture journalistique : le concept des cinq « questions de références » et la notion de « pyramide inversée » propre à la structure d’un article d’actualité. Des notions différentes des règles de dissertation qu’ils étudient à l’école, dont la structure classique « va à l’encontre d’un principe de base de l’information »[3].

Les élèves ont filmé leur stories à l’extérieur en suivant scrupuleusement les indications et les textes sur lesquels ils se basent.

Cet apprentissage des règles de base de l’écriture journalistique s’avère également crucial pour le journalisme numérique et les supports mobiles : la durée d’attention étant plus faible, il convient de capter l’utilisateur dès les premières lignes ou secondes. Pour ce qui est d’Instagram, le premier snap est donc un peu l’équivalent de l’accroche propre à un article pour inciter le lecteur où l’internaute à continuer sa lecture.

Limites de l’exercice 

L’ambition de cet atelier se veut élémentaire : apprendre à l’élève à décrypter une information et à la lire autrement. Avec cette exercice, particulièrement cadré et distrayant, il est donc difficile de les pousser à aller plus loin dans la pratique du journalisme. Ils n’ont touché du doigt qu’une infime partie de ce qu’est le métier et ceci dans des conditions particulièrement « légères » : mon exemple de story était  ludique, les articles très simples, le contexte peu stressant et ils étaient plusieurs à travailler sur l’édition.

Un climat presque récréatif qui les poussent à s’amuser plus qu’à produire un résultat sérieux.  La plupart des stories réalisées par les lycéens étaient particulièrement drôles, mettant ainsi en second plan l’information dégagée dans les dépêches.

A noter également qu’Instagram, en tant que réseau social utilisé quotidiennement, peine à être pris au sérieux par les jeunes. Il reste un élément de divertissement plus qu’un potentiel outil de travail.

Bilan 

Après ces trois ateliers, et ayant eu affaire à trois classes différentes, j’ai trouvé que l’engouement des élèves était particulièrement au rendez-vous. Les productions de chacun étaient vraiment réussies et la capacité de ces adolescents à apprendre très rapidement les bases journalistique grâce à un outil qu’ils connaissent bien – Instagram– est étonnante.

J’avoue avoir sous-estimé leurs compétences : ils sont capables de faire bien plus que de simplement reproduire un article sous un autre format. Au vu de leur créativité, de la pertinence des réflexions et des résultats, ils sont, à mon sens, tout à fait aptes à produire une information comme des professionnels avec l’aide d’un journaliste – et donc à prendre cet exercice avec plus de sérieux.

Sauf que le temps à disposition, 90 minutes, n’est pas suffisant pour s’atteler à un tel travail. Sans compter que l’objectif de cet atelier n’est pas de faire ces élèves de futurs journalistes et de produire des résultats professionnels. L’intention de cet exercice revient surtout à mettre à profit leur connaissances (Instagram) pour s’initier à un autre savoir (ici, le journalisme).

Ce qui pourrait être toutefois plus pertinent, à l’avenir, est de leur proposer d’autres formats, comme de vraies interviews ou des micros-trottoirs (même si certains l’ont fait lors de cet atelier) ou encore leur demander d’effectuer du fact checking voire même un décryptage ou de très courts reportages. Sans oublier de les inciter à produire de la manière dont ils souhaiteraient consommer de l’actualité et ainsi comprendre ce qui les pousse à lire, voir et écouter de l’information.

Cet article est publié sous licence Creative Commons (CC BY-ND 4.0). Il peut être republié à condition que l’emplacement original (fr.ejo.ch) et l’auteur soient cités, mais le contenu ne peut pas être modifié.

Références:

[1] Yves Agnès, « Manuel de journalisme. Écrire pour un journal », La Découverte, Paris : 2008, p. 109

[2] Yves Agnès, « Manuel de journalisme. Écrire pour un journal », La Découverte, Paris : 2008, p. 110

[3] Yves Agnès, « Manuel de journalisme. Écrire pour un journal », La Découverte, Paris : 2008, p. 110

 

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